« Regarde-moi cette populace, Julien », souffla Édouard sans même tourner la tête, l’index pointé discrètement vers les derniers rangs où les chaises en velours râpé accueillaient galeristes modestes, curieux et brocanteurs de quartier. « Dès qu’une succession comporte le mot château, tous les corbeaux du département croient pouvoir déterrer un trésor. Ils ignorent que les d’Aubrac ne possédaient plus qu’une montagne de créances et des boiseries vermoulues. »
À l’autre extrémité de la travée centrale, assis sur un pliant en métal près de la porte de secours, Matteo Moretti ne prêtait aucune attention aux messes basses de l’élite parisienne. Vêtu d’une vieille veste en velours côtelé dont les coudes portaient des pièces de cuir souple, une écharpe délavée nouée sans artifice autour du cou, Matteo ressemblait à ces artisans que l’on confond avec les déménageurs. Ses doigts rugueux, marqués d’infimes coupures d’oxydation et tachés de cire de carnauba, tenaient un carnet noir aux pages cornées. Matteo avait soixante-deux ans. Il avait passé quarante d’entre eux dans une minuscule officine de la rue Monsieur-le-Prince, penché sur des reliures à nerfs, des papiers vergés et des parchemins médiévaux dont la seule odeur lui révélait le siècle, le monastère de confection et le degré de décomposition de la colle de poisson.
Le commissaire-priseur, Maître Delorme, ajusta ses demi-lunes en écaille et fit tinter son marteau d’ivoire sur le pupitre en acajou.
« Mesdames et messieurs, nous abordons le lot cent quarante-trois. Provenance du manoir de La Roche-Guyon, succession d’Aubrac. Boîte d’archives et fonds d’atelier, comprenant un ensemble de carnets de comptes, imprimés divers du dix-neuvième siècle, et deux volumes dépareillés. Mise à prix : deux cents euros. »
Un murmure distrait parcourut l’assemblée. Des assistants en gants blancs amenèrent sur le plateau tournant un carton banalisé d’où émergeaient des liasses ficelées de factures jaunies par l’humidité, des registres de fermage et, reposant sur le dessus, un in-quarto relié dans une basane sombre et hideuse, dont les coins étaient rongés par les rongeurs, le dos craquelé comme une terre de sécheresse.
Julien de Castelpers laissa échapper un gloussement narquois. « Même pour caler une armoire normande, personne ne voudrait d’une telle ordure. On dirait qu’il a croupi dans une porcherie. »
Édouard esquissa un sourire dédaigneux. « Ne regarde jamais l’emballage quand il s’agit de vinasses, mon garçon, mais pour les livres… une reliure vulgaire ne cache jamais que la bêtise de son propriétaire. Un aristocrate soigne ses reliures. S’il l’a abandonné dans cette croûte de cuir de rebut, c’est que le contenu ne vaut pas le papier sur lequel il est gribouillé. »
Matteo Moretti ne souriait pas. À travers ses lunettes rondes sans monture, ses yeux d’un gris d’ardoise scrutaient le plateau tournant avec une fixité presque animale. Il avait repéré un détail que personne, depuis la rédaction du catalogue bâclé jusqu’à la mise en place sur l’estrade, n’avait daigné remarquer. Le volume ne portait aucune pièce de titre, mais au niveau de la coiffe supérieure du dos déchiqueté, une minuscule tranchefile apparaissait. Elle n’était ni en coton industriel ni en filasse grossière : c’était une tresse de soie cramoisie et d’or fin, tissée selon la technique complexe dite « en chevrons », typique des ateliers clandestins de Venise au tout début du seizième siècle. Plus frappant encore, la couverture en basane crasseuse semblait disproportionnée par rapport au corps de l’ouvrage, présentant un bâillement suspect au niveau du mors intérieur.
« Deux cents euros, répéta Maître Delorme en balayant la pièce d’un regard las. Deux cents euros dans la salle ? »
Matteo leva sobrement la main droite.
« Deux cents euros, au fond de la salle. Deux cent vingt ? Deux cent vingt ? Personne ? »
Julien de Castelpers, agacé par le regard insistant que le vieux brocanteur portait sur l’estrade, esquissa un mouvement de menton. « Deux cent cinquante », lança-t-il, uniquement pour le plaisir mesquin de faire monter l’enchère d’un misérable.
Matteo ne cilla pas. « Trois cents. »
Édouard posa sa main sèche sur l’avant-bras de son neveu. « Arrête, Julien. Tu vas te retrouver encombré de vieux papiers moisis qui sentent le rat crevé. Laisse cet individu dépenser son pourboire. »
Julien haussa les épaules et croisa les jambes. « Adjugé trois cents euros au fond de la salle, monsieur Moretti », conclut Maître Delorme en abattant son marteau.
Matteo régla sur-le-champ auprès du clerc en billets usagés, signa le bon de retrait d’une écriture fine et ramassa le carton sans un mot. En passant près de la rangée des Castelpers, il sentit le parfum capiteux d’Édouard, mêlé au tabac froid de ses cigares hors de prix.
« Faites attention aux puces en rentrant chez vous, l’ami », glissa Julien avec un sourire en coin.
Matteo s’arrêta une demi-seconde, tourna son visage ridé vers le jeune homme, et répondit d’une voix sourde, presque inaudible sous le tumulte ambiant : « Les puces meurent vite, jeune homme. L’ignorance, elle, survit toujours à la fortune. »
Il quitta l’hôtel des ventes sans attendre de réplique. Dehors, la pluie de novembre martelait les trottoirs du boulevard Montmartre de reflets huileux. Matteo serra le carton contre sa poitrine, le protégeant sous les pans de son épais manteau de laine bouillie, et s’engouffra dans les profondeurs de la station Richelieu-Drouot.
L’atelier de la rue Monsieur-le-Prince baignait dans une pénombre rassurante. Des étagères de chêne massif montaient jusqu’au plafond de quatre mètres, croulant sous des tomes empilés, des pots de colle d’amidon, des blocs de pierre lithographique et des scalpels d’acier chirurgical. Une grande lampe articulée à abat-jour vert diffusait un cercle de lumière d’or sur une table d’ébéniste couverte d’un buvard vert forêt.
Matteo posa le carton au sol, ferma la porte à double tour, tira le verrou forgé et descendit le rideau de fer intérieur. Il alluma la lampe d’établi, se lava méticuleusement les mains avec un savon noir neutre pour enlever tout résidu gras, puis enfila des gants de coton blanc d’une finesse extrême.