Gérard Dumas était resté debout, le torse raide, les poings appuyés sur la nappe avec une force qui faisait blanchir la pulpe de ses doigts rugueux d’ancien artisan. Ses sourcils broussailleux tremblaient d’une rage contenue, mais sous cette colère brute perçait désormais une lueur oblique, incertaine. Une fissure.
Sur la toile cirée, la petite montre en argent renvoyait la pâle clarté venue de la baie vitrée. Son cadran était étoilé d’une fine fêlure à la hauteur de huit heures. Le cuir noir du bracelet, effiloché, portait encore l’empreinte circulaire d’un poignet qui ne l’avait pas détaché pendant des décennies.
À côté de la montre, le bol gris reposait, lourd et silencieux. C’était une pièce rustique, tournée dans un grès épais, irrégulier, recouverte d’un émail cendré aux reflets légèrement verdâtres. Un bol que nul n’aurait remarqué sur une brocante, mais dont la présence ici semblait brûler la vue de Gérard.
— Qu’est-ce que… bégaya Lucas en se tournant vers Inès, le visage décomposé par la stupeur. Inès, d’où sort cette montre ? De quoi parle maman ?
Lucas cherchait le regard de celle qu’il aimait depuis huit mois. Il cherchait la jeune femme douce, discrète, toujours un peu réservée sur son passé, celle qui l’écoutait parler de ses projets d’atelier avec tant de tendresse. Mais en face de lui, Inès avait changé de stature. Son dos était parfaitement droit. Ses mains, posées à plat sur ses genoux, ne tremblaient plus. Elle avait puisé dans ce mépris paternel la force qui lui avait manqué pendant vingt ans d’humiliation silencieuse.
— Demande à ton père, Lucas, répondit Inès d’une voix claire, sans éclat de voix, mais d’une fermeté qui claqua comme une gifle dans la pièce close. Demande-lui pourquoi cette montre, qui appartenait à mon père jusqu’au soir du douze novembre, dormait au fond de son coffre métallique, derrière les registres de l’atelier.
Martine Dumas recula d’un pas, heurtant le buffet en chêne massif. Le tintement de la porcelaine dans le vaisselier souligna la panique qui la submergeait. Elle portait un tablier fleuri noué sur une robe sombre, un tablier de maîtresse de maison appliquée, mais son visage, d’ordinaire si avenant, avait pris la couleur de la cendre.
— Gérard… murmura Martine, les yeux écarquillés, fixés sur l’homme avec qui elle partageait son existence depuis quarante ans. Tu m’avais juré… Tu m’avais dit que cette montre avait été retrouvée dans la cour, le lendemain du départ d’André. Tu m’avais dit que tu l’avais gardée pour la rendre aux gendarmes s’ils venaient poser des questions. Mais tu ne l’as jamais donnée. Tu l’as cachée. Pourquoi l’avoir cachée tout ce temps ?
— Tais-toi, Martine ! aboya Gérard, sa voix se fêlant sous l’effort. Ne te mêle pas de ça ! Cette fille manipule tout le monde. Elle s’est infiltrée chez nous, elle a séduit Lucas pour nous détruire, pour laver le nom de son raté de père ! André Martin était un voleur. La caisse était vide, quarante mille francs évaporés du coffre-fort de la société, et lui parti comme un lâche sans laisser d’adresse ! C’est tout ce qu’il y a à savoir !
— Alors pourquoi conserviez-vous sa montre, monsieur Dumas ? insista Inès, sans élever le ton. Pourquoi garder l’objet d’un voleur en lieu sûr, sous double tour ? Et surtout… pourquoi ce bol vous fait-il si peur ?
Elle tendit l’index vers l’objet en grès posé à quelques centimètres du plat de viande.
Sophie, la jeune sœur de Lucas, qui s’était tenue effacée dans l’embrasure de la porte menant au couloir, avança timidement. Elle avait à peine vingt-deux ans, n’avait pas connu les événements de l’époque, mais elle sentait l’odeur du mensonge empoisonner la maison où elle avait grandi.
— Papa… demanda-t-elle, la voix nouée d’effroi, c’est quoi ce bol ?
Gérard ne répondit pas tout de suite. Sa respiration était devenue courte, sifflante. Il regardait l’argile grise comme si elle allait soudainement prendre feu.
— Ce bol n’est rien, lâcha-t-il entre ses dents serrées. Une vieillerie. Un déchet d’atelier.
— Non, ce n’est pas un déchet, reprit Inès en posant calmement ses paumes sur le bord de la table. Ce bol a été façonné à la main. Dans l’ancien atelier de céramique industrielle que vous possédiez avec votre frère, avant que l’affaire ne fasse faillite et que vous ne rachetiez seul le hangar de mécanique. Mon père n’était pas seulement votre comptable, Gérard. Il aimait travailler la terre le soir, quand tout le monde était parti. C’est lui qui a cuit ce bol dans le grand four à moufle numéro deux. Le four qui a été muré dans la nuit du douze novembre.
À ces mots, un frisson glacial sembla traverser l’assemblée. Lucas regarda son père, puis Inès, l’incompréhension cédant la place à une épouvante sourde.
— Muré ? répéta Lucas. Le vieux four du fond ? Mais papa… tu m’as toujours dit que ce four s’était effondré à cause d’une infiltration d’eau, qu’il était dangereux d’y toucher et qu’il valait mieux couler une dalle de ciment par-dessus !
Inès se tourna vers Lucas. Ses yeux s’adoucirent un instant, peinés pour l’homme qu’elle aimait, mais sa détermination reprit aussitôt le dessus.
— Ton père t’a menti, Lucas. Il a menti à ta mère, il a menti au quartier entier, et il a laissé ma mère s’épuiser à la tâche, mourir d’un cancer rongeur et de chagrin à quarante-cinq ans, couverte de l’infamie d’être l’épouse du traître. Pendant vingt ans, dans cette ville, j’ai été la fille de celui qui avait fui avec l’argent de la paie des ouvriers. Les commerçants refusaient de faire crédit à ma mère. Les voisines traversaient la rue pour ne pas nous croiser. À l’école, les enfants me pointaient du doigt. « Ton père est un voleur, ton père est en cavale en Espagne ou au Brésil ». Et pendant ce temps, l’homme qui avait tout orchestré dînait chaque soir avec sa famille, respecté de tous, président du club des artisans, parangon de vertu.