Mais sa fille de huit ans lui barrait le passage.

Papa, ne pars pas.

Marc la regarda avec une tendresse mêlée d’impuissance. Depuis la disparition brutale de Clara, son épouse, trois ans auparavant, Lili avait traversé des épreuves trop lourdes pour ses petites épaules. Sa mère s’était volatilisée un soir d’automne pluvieux, sa voiture retrouvée abandonnée près d’un viaduc en périphérie de la ville, sans traces de lutte, sans lettre d’adieu, sans corps. La police avait rapidement classé l’affaire parmi les disparitions volontaires ou les suicides présumés, laissant Marc anéanti et Lili enfermée dans un silence déchirant. Elle supportait mal les séparations, même les plus brèves. Marc avait appris à l’apaiser, nuit après nuit. Il connaissait par cœur ses larmes silencieuses, ses inquiétudes irrationnelles, ses questions répétées restées sans réponse. Il pensait sincèrement que ce matin d’octobre serait semblable aux autres départs professionnels.

Lili, c’est seulement trois jours.

Mais elle répondit d’une voix sourde :

Non… pas cette fois.

Il posa son manteau sur le dossier d’un fauteuil et s’agenouilla devant elle pour être à la hauteur de son regard. Lili portait son uniforme scolaire, le gilet bleu marine et la jupe plissée. Ses doigts tremblaient sur le tissu de sa jupe grise, serrant les plis avec une force inouïe. Elle semblait lutter contre un tourment bien plus profond qu’un simple caprice d’enfant ou une tristesse passagère. Une terreur froide et lucide brillait au fond de ses prunelles sombres.

Marc posa délicatement sa mallette au sol.

Dis-moi ce qui se passe, Lili. Regarde-moi. Qu’y a-t-il ?

Alors Lili révéla ce qu’elle n’avait jamais osé raconter à voix haute. Lorsque son père voyageait pour ses affaires, sa grand-mère Colette ne la ramenait pas directement à la maison après l’école. Elle l’emmenait dans un quartier périphérique, devant une maison inconnue, isolée au bout d’une impasse bordée de platanes nus. Une maison en briques rouges sombres, érodées par le temps. Avec un perron haut, des escaliers noirs en fer forgé. Et un vieux monsieur qui vivait reclus derrière des volets perpétuellement mi-clos.

Marc sentit son estomac se nouer violemment. Une onde glaciale remonta le long de sa colonne vertébrale. Sa propre mère, Colette, s’occupait régulièrement de la fillette pendant ses absences. Il lui faisait une confiance aveugle. Veuve digne, élégante, rigide, ancienne magistrate réputée pour sa droiture implacable, Colette lui avait toujours semblé irréprochable, presque austère dans ses principes moraux. Elle répétait sans cesse que la discipline et la réserve étaient les seules manières de surmonter le deuil.

Qu’est-ce qu’il te fait, cet homme ? demanda Marc d’une voix blanche, le cœur cognant contre ses côtes.

Rien… murmura la fillette en baissant la tête. Il me regarde juste. Il reste assis dans un vieux fauteuil en velours, il me regarde pendant des heures entières sans dire un mot. Parfois, il respire avec un sifflement bizarre, comme s’il avait de la peine à parler. Et mamie pleure.

Marc retint son souffle. Colette ne pleurait jamais. Pas même aux funérailles symboliques organisées pour Clara deux ans plus tôt, pas même lorsque son propre époux était décédé une décennie auparavant.

Et mamie pleure parfois, répéta Lili. Elle se met à genoux à côté de son fauteuil, elle lui prend les mains. Et elle me dit de ne jamais t’en parler. Elle m’a dit que si je disais un seul mot à mon papa, une chose affreuse t’arriverait. Que des gens viendraient nous séparer.

Cette fois, Marc comprit que monter dans cet avion pour Chicago était rigoureusement impossible. L’univers méthodique qu’il avait soigneusement reconstruit autour de sa fille venait de se fissurer de part en part. Mais il savait aussi qu’il ne devait pas effrayer davantage Lili, ni alerter sa mère avant d’avoir des réponses concrètes. S’il confrontait Colette de front, elle nierait avec cette superbe hautaine et froide qui la caractérisait, et il n’obtiendrait rien d’autre que des faux-fuyants.

Il prit une profonde inspiration, caressa doucement les cheveux de Lili et esquissa un sourire rassurant qu’il était loin de ressentir. Il fit semblant de suivre son programme initial. Il appela la compagnie aérienne depuis le couloir pour annuler son vol sous prétexte d’une urgence médicale soudaine, renvoya le taxi d’un geste discret, puis accompagna calmement Lili jusqu’à la grille de son école privée. Il lui promit de l’appeler le soir même comme s’il était déjà à l’autre bout de l’Atlantique, déposa un baiser protecteur sur son front et quitta les abords de l’établissement.

Mais une heure plus tard, Marc n’était évidemment pas sur les pistes de décollage. Il s’était glissé dans sa vieille berline grise garée trois rues plus loin, à l’angle mort de la sortie des élèves, dissimulé derrière une camionnette de livraison. Le temps s’étira avec une lenteur insupportable. Les heures passèrent, rythmées par le balancement des essuie-glaces sous une pluie fine et pénétrante. Marc fixa inlassablement l’entrée de l’école, l’esprit tourmenté par mille hypothèses, chacune plus effrayante que la précédente.

À 16 h 10, la sonnerie retentit. Colette apparut sur le trottoir.

Elle marchait avec cette démarche altive qui la distinguait partout où elle passait. Manteau beige clair impeccablement coupé, cheveux blancs tirés en un chignon parfait, sac de cuir noir rigide au bras gauche. Rien dans son attitude ne trahissait la moindre nervosité. Elle franchit le portail, signa le registre des sorties auprès du surveillant, prit Lili par la main d’un geste ferme et descendit l’avenue. Elles hélèrent un taxi à la station voisine.

Marc démarra aussitôt, maintenant une distance prudente de trois voitures dans la circulation dense de fin d’après-midi. Le taxi traversa les quartiers résidentiels aisés, s’enfonça vers le nord de la ville, franchit les anciennes voies ferrées désaffectées pour pénétrer dans un faubourg oublié, bordé d’entrepôts silencieux et de vieilles demeures bourgeoises du siècle dernier, rongées par l’humidité. Le taxi s’arrêta enfin dans une impasse étroite, pavée de pierres disjointes.

Là, devant une maison étroite en briques rouges coiffée d’un toit d’ardoises sombres, un vieil homme attendait sur le perron, sous l’auvent délabré.