Camille aimait se présenter comme « l’héritière naturelle » de la maison Beaumont. On ne lui demandait que rarement d’expliquer les contours de cette expression. Dans son cercle, l’assurance insolente et l’éclat des apparences suffisaient à clore toute curiosité généalogique. Derrière elle, Élodie Vasseur, son amie de longue date, ajustait sa robe champagne étincelante. Autour d’elles, les conversations flottaient parmi les éclats de rire feutrés, au milieu de la grande galerie dorée.

Puis quelque chose perturba cette harmonie millimétrée.

Une femme âgée venait de franchir le seuil sans que personne l’ait annoncée. Elle portait une simple chemise de toile blanche un peu élimée au col, un pantalon sombre dénué d’apprêt et des chaussures plates en cuir patiné. Ses cheveux gris étaient tirés en un chignon strict, sans une épingle d’ornement. Aucun bijou, aucune invitation cartonnée entre les doigts. Elle se tenait debout, le dos impeccablement droit, au milieu de ce décor de dorures et de soieries.

Camille la fixa immédiatement, les sourcils froncés par un agacement que son maquillage soigné peinait à dissimuler.

— Qui a laissé entrer cette femme ? souffla-t-elle à Élodie.

Son amie jeta un œil dédaigneux par-dessus sa flûte de champagne.

— Elle ressemble à une ancienne lingère ou une employée égarée. Fais-la expulser par le service de sécurité avant que les journalistes ne s’en aperçoivent.

Camille préféra intervenir elle-même. La perspective d’une mise au point publique flattait son goût pour l’autorité. Elle traversa la salle d’un pas lent et souverain, fendant la foule des notables dont les voix s’éteignaient au passage de sa traîne pourpre. Elle s’arrêta à deux pas de l’inconnue, un sourire condescendant étiré sur les lèvres.

— Madame, les domestiques passent par l’entrée de service au sous-sol. Les cuisines sont de l’autre côté du parc.

Quelques invités du premier rang s’esclaffèrent à voix basse pour complaire à leur hôtesse.

La vieille femme ne tressaillit pas. Elle ne baissa pas les yeux et ne recula d’aucun millimètre. Son regard, d’un gris d’ardoise limpide et perçant, parcourait avec une lenteur calculée les chapiteaux corinthiens, les miroirs au tain piqué par l’âge et les entrelacs de feuilles d’or qui couraient sous les corniches. Camille, habituée à voir les gens courber l’échine devant son autorité, prit cette immobilité pour de l’insolence pure.

— Vous savez sans doute nettoyer cette salle, madame, mais vous n’avez pas votre place parmi les gens qui la font vivre.

L’inconnue ramena enfin son regard sur Camille. Ce n’était ni la panique d’une mendiante ni l’égarement d’une intruse. Il y avait dans cette pupille une fermeté glaciale, presque chirurgicale.

— Je ne me suis pas trompée de porte, mademoiselle Duroy.

Camille laissa échapper un rire bref et sec qui résonna étrangement sous les voûtes.

— Vraiment ? Alors dites-nous donc, devant tout le monde… qui vous a invitée ce soir ?

La réponse tomba avec une clarté sans faille, tranchante comme une lame d’acier :

— Cette salle portait mon nom avant de porter le vôtre.

L’assemblée retint son souffle. L’arrogance de Camille s’effrita un court instant sous le choc de la répartie. Un silence glacial s’abattit sur la pièce, ne laissant entendre que le frémissement des étoffes et les murmures incertains de quelques mécènes déconcertés.

— Vous êtes folle, cracha Camille entre ses dents serrées, sentant le sang lui monter aux tempes. Complètement sénile.

— Les usurpateurs finissent toujours par accuser la mémoire d’être de la démence, répliqua posément la vieille dame. C’est le propre des voleurs que de s’agiter lorsque le propriétaire rentre chez lui.

L’humiliation publique devenait intolérable. Camille fit un geste sec du bras en direction des portes dérobées.

— Sortez cette femme d’ici immédiatement !

Deux agents de sécurité en costume sombre s’élancèrent pour saisir l’inconnue par les bras. Mais avant même que leurs mains gantées ne touchent son épaule, la vieille dame leva l’index en direction du zénith de la coupole, désignant la lourde structure de cristal qui surplombait la salle de bal.

— Demandez-leur pourquoi le lustre central n’a jamais été déplacé. Demandez-leur pourquoi, malgré toutes les rénovations de monsieur Duroy, aucun architecte n’a eu le droit de toucher à cette chaîne d’ancrage depuis quarante ans.

Un bruit sec et métallique de cristal pulvérisé fit sursauter toute la rangée d’invités au fond de la nef.

À trois mètres d’une console d’acajou, monsieur Armand venait de lâcher son verre de vin rouge. La flûte s’était fracassée sur le marbre blanc de Carrare, répandant une tâche pourpre semblable à une blessure ouverte entre les souliers vernis des convives.

L’homme tremblait de tout son corps. Ancien notaire en chef de la famille Beaumont, il avait orchestré dans l’ombre les affaires successorales des Duroy pendant plus de trois décennies. Ses tempes étaient trempées d’une sueur soudaine, sa bouche entrouverte laissait échapper un râle inaudible, et ses yeux exorbités semblaient fixer un fantôme ressuscité d’entre les morts.

Camille se tourna vers lui avec une fureur contenue :

— Maître Armand ? Que vous arrive-t-il ? Vous connaissez cette illuminée ?

Le vieil homme ne put prononcer une seule syllabe intelligible. Il recula d’un pas maladroit, heurtant un guéridon doré, la main crispée sur le revers de sa veste.

— Elle ne peut pas… ce n’est pas possible… vous devriez… bafouilla-t-il d’une voix étranglée.

— Vous devriez être morte à Berck en 1986, n’est-ce pas, maître Armand ? poursuivit la femme âgée d’un timbre régulier, presque doux, qui perçait l’atmosphère pétrifiée du salon. C’est la mention que vous avez vous-même fait apposer sur le registre de l’état civil de la commune, après avoir versé dix mille francs au médecin de garde pour signer un certificat de décès en blanc.

Un murmure d’effroi courut parmi les dignitaires. Élodie s’agrippa au bras de Camille, les lèvres décolorées.

— Camille… qui est cette femme ? Qu’est-ce qu’elle raconte ?

Camille arracha son bras avec brutalité. Elle avait investi son nom, ses relations et la fortune de son père défunt dans la renaissance de cette maison. Elle ne pouvait tolérer qu’un conte de fées soigneusement tissé dans les pages des magazines de luxe s’écroule en quelques phrases bien balancées.