Lena ne pleura pas. Ses larmes s’étaient taries la veille, remplacées par une lucidité métallique. Elle passa la nuit assise sur le canapé du salon, enveloppée dans un vieux plaid gris, le dossier de l’emprunt bancaire ouvert sur ses genoux. Le prêt de Podolsk n’était pas seulement une dette, c’était un nœud coulant scellé par deux signatures solidaires. Dix-sept millions de roubles sur vingt-cinq ans, souscrits auprès de la VTB. Les traites mensuelles s’élevaient à soixante-huit mille roubles, une somme astronomique pour leur budget modeste. Igor gagnait quatre-vingt-dix mille roubles sur les chantiers comme contremaître ; elle en touchait quarante-cinq mille dans une agence d’assurances locale, rognés chaque mois par les frais de garderie et les cours de dessin de Masha.

Vers quatre heures du matin, elle comprit une chose essentielle : Igor n’avait ni l’intelligence ni l’audace de monter une machination seul. Derrière ses maladresses et ses fuites, il y avait l’ombre de Galina Vassilievna, sa belle-mère. Cette ancienne comptable d’un combinat textile en faillite avait toujours considéré Lena comme une intruse provinciale indigne de son fils unique. Si Igor était allé à la banque pour s’enquérir d’une vente sans son accord, ce n’était pas une idée venue d’un chantier, mais une stratégie soufflée entre deux tasses de thé dans la cuisine surchauffée de la vieille femme.

Le lendemain matin, Igor quitta les lieux avant même le réveil de Masha. Il laissa sur l’évier un mug à demi rempli d’un café froid, une trace noire de tabac et un vide pesant. Lena prépara sa fille en silence, tressa ses cheveux avec une douceur appuyée, et l’emmena à l’école maternelle. En embrassant la joue tiède de la petite, elle sentit une vague d’angoisse lui serrer la gorge. Masha la regarda avec ses grands yeux sombres, si semblables à ceux de son père, et murmura : « Maman, pourquoi papa a pris sa grosse valise bleue ? » Lena se figea, sentit son sang battre à ses tempes, mais esquissa un sourire contraint : « Papa part en déplacement pour le travail, ma puce. Rien d’anormal. »

À dix heures précises, Lena franchissait la porte d’un cabinet juridique situé dans une ruelle défoncée près de la gare de Podolsk. Olga Sergueïevna, une avocate d’une cinquantaine d’années au regard perçant et à la chevelure rousse coupée court, écouta son récit sans l’interrompre. Elle fumait une cigarette électronique dont la vapeur sentait la cerise chimique, tout en feuilletant le contrat de mariage, ou plutôt son absence, et l’acte d’acquisition de l’appartement.

« Votre situation est un grand classique, Lena Nikolaïevna », dit enfin l’avocate en posant ses lunettes sur la table en formica. « Le bien a été acheté sous le régime de la communauté. Vous possédez chacun la moitié indivise. La banque se moque éperdument de vos problèmes de cœur et de la présence d’une certaine Ira. Ce qu’elle veut, c’est son échéance le 12 de chaque mois. Si Igor cesse de payer, la banque se retournera contre vous. Si vous ne payez pas, ils saisiront le bien aux enchères judiciaires, le vendront à soixante pour cent de sa valeur réelle, et vous vous retrouverez sans logement, avec une dette résiduelle sur les bras. »

« Il ne peut vraiment pas vendre sa part dans mon dos ? » demanda Lena, la gorge sèche.

« Légalement, non. Il doit vous proposer le rachat de sa part par lettre recommandée avec accusé de réception, et vous avez un mois de droit de préemption. Mais il existe des combines sordides. On voit des conjoints revendre leur part fictivement à des prête-noms ou à des marchands de sommeil pour des sommes dérisoires. Imaginez trois inconnus alcooliques ou agressifs s’installant légalement dans votre seconde chambre. Vous finiriez par fuir en leur bradant votre moitié. Pour éviter cela, vous avez eu un excellent réflexe avec le blocage au registre foncier, mais cela ne tiendra pas éternellement face à une assignation en liquidation de communauté. Il faut frapper plus vite et plus fort. A-t-il d’autres dettes ? »

Lena fouilla dans son sac et sortit un relevé de compte qu’elle avait imprimé en cachette quelques semaines auparavant. « Il a souscrit trois microcrédits à la consommation ces six derniers mois. Quarante mille roubles par-ci, soixante mille par-là. Il m’a dit que c’était pour réparer la suspension de sa Lada et pour payer les médicaments de sa mère. »

Olga Sergueïevna esquissa un rictus méprisant. « Les médicaments de sa mère ont probablement des boucles d’oreilles en or et un manteau en vison synthétique. Si ces dettes ont été contractées pendant le mariage, il tentera de prouver au tribunal qu’elles ont servi aux besoins du ménage pour vous en faire supporter la moitié. Nous devons auditer ses flux financiers sans tarder. Avez-vous accès à ses relevés bancaires complets ? »

« Non. Il a changé ses mots de passe il y a deux mois. »

« Alors nous allons devoir forcer les portes par voie judiciaire. Mais préparez-vous : dès qu’il comprendra que vous ne capitulez pas, le harcèlement psychologique va monter d’un cran. Les lâches deviennent féroces quand on menace leur confort. »

Les prédictions de l’avocate ne tardèrent pas à se vérifier. Trois jours plus tard, un samedi après-midi pluvieux, la porte d’entrée s’ouvrit avec fracas. Lena, qui aidait Masha à faire un puzzle dans le salon, sursauta en reconnaissant la voix forte et nasillarde de sa belle-mère. Galina Vassilievna pénétra dans le couloir sans enlever ses bottes boueuses, suivie d’Igor qui portait deux grands sacs de sport.

« Regarde un peu ce désordre », lança la belle-mère en guise de salut, promenant un regard inquisiteur sur les murs. « Tu passes tes journées à te morfondre au lieu d’astiquer les plinthes. Igor est venu chercher ses affaires d’hiver et ses outils. Et nous devons discuter sérieusement, Lena. »

Lena se leva doucement, faisant signe à Masha de rester dans la chambre. « Igor peut prendre ses vêtements. Vous, Galina Vassilievna, vous n’avez rien à faire chez moi. Sortez. »