Pendant une fraction de seconde, un silence de plomb tomba sur la pièce. Dans ce silence, Marina entendit le tic-tac méthodique de l’horloge murale, un objet qu’elle avait elle-même choisi deux ans auparavant pour célébrer leur premier anniversaire de mariage. Elle regarda son mari. Ses yeux fuyaient les siens, ses épaules étaient voûtées sous son pull informe, mais ses lèvres tremblaient de cette indignation lâche qu’il réservait toujours aux moments où sa mère orchestrait ses pensées.
À côté de lui, Valentina Petrovna savourait l’instant. Ses doigts manucurés lissaient les plis de son tailleur en laine prune, et un rictus de triomphe étirait sa bouche mince. Plus loin, près de la grande table en chêne, Maître Krylov rangeait déjà machinalement des stylos dans sa serviette, manifestement embarrassé par l’esclandre mais trop habitué aux déchirements familiaux pour s’en émouvoir outre mesure.
Marina ne cria pas. Elle sentit au contraire une vague de froid glacial envahir ses veines, chassant la panique, chassant la détresse, pour ne laisser place qu’à une lucidité tranchante comme une lame d’acier.
« Des excuses ? » répéta-t-elle, d’une voix si posée que Dima en tressaillit. « Tu veux que je m’excuse de travailler soixante heures par semaine pour payer les mensualités d’un prêt bancaire que tu as signé sans jamais en honorer un seul centime ? Tu veux que je m’excuse de refuser de signer un acte de spoliation orchestré dans mon dos ? »
« Tu déformes tout ! » s’écria Valentina Petrovna en se levant d’un bond, le visage rouge d’une colère subite. « L’apport initial venait de moi ! Cet argent m’appartenait ! Sans moi, vous seriez encore dans une chambre de bonne insalubre au fond de la banlieue ! Tu as profité de la gentillesse de mon fils, tu as vampirisé sa jeunesse, et maintenant tu oses prétendre que tout cela est à toi ? Maître Krylov, montrez-lui ! Montrez-lui ce qu’un juge en pensera ! »
Le notaire toussota, mal à l’aise, ajustant ses lunettes sans oser croiser le regard noir de Marina. « Madame, sur le plan strictement contractuel, pour toute cession ou donation d’un bien acquis en indivision ou sous le régime légal de la communauté, le consentement libre et éclairé des deux époux est indispensable. Si madame refuse de signer, aucun acte ne peut être instrumenté aujourd’hui. »
« Alors elle signera ! » trancha la belle-mère en s’avançant vers Marina, un doigt accusateur tendu vers son visage. « Tu vas signer, ma fille. Parce que si tu ne le fais pas, je détruirai ton existence. Dima demandera le divorce dès demain matin, et je veillerai personnellement à ce que tu ne récupères pas un seul kopeck. J’ai des relations, j’ai des amis au tribunal de district. Je te ferai passer pour une femme instable, adultère s’il le faut. Tu partiras d’ici avec une valise en carton et tes dettes ! »
Marina regarda son mari. « Tu la laisses dire ça ? Tu es d’accord avec ce chantage ? »
Dima passa une main nerveuse dans ses cheveux ébouriffés. « Marina… sois raisonnable. Maman s’emporte, mais sur le fond elle a raison. Si on lui met l’appartement à son nom, on évite les risques si jamais ta boîte fait faillite ou si on a des problèmes fiscaux. C’est une protection pour notre avenir. On paiera un petit loyer, elle nous fera une procuration d’usage. Pourquoi tu compliques toujours tout ? Pourquoi tu refuses de faire confiance à ma famille ? »
« Parce que ce n’est pas une famille, Dima. C’est un piège. Et tu es l’appât. »
Sans ajouter un mot de plus, Marina ramassa son trousseau de clés au sol. Le tintement métallique sembla réveiller Dima qui esquissa un geste pour la retenir par le bras, mais elle esquiva son contact avec un dégoût si limpide qu’il laissa retomber sa main.
« Où tu vas ? » cria Valentina Petrovna dans son dos. « Fuis, vas-y ! Mais sache que les serrures seront changées ce soir ! Tu ne remettras plus jamais les pieds chez mon fils ! »
Marina ne se retourna pas. Elle claqua la porte d’entrée avec une force qui fit trembler les cloisons du couloir, dévala les quatre étages sans attendre l’ascenseur, et sortit dans l’air piquant de la fin d’après-midi. Le vent d’automne lui fouetta le visage, séchant les larmes de rage qu’elle refusait de verser devant ces deux monstres d’égoïsme.
Une fois assise au volant de sa petite berline garée en bas de l’immeuble, Marina laissa enfin échapper un sanglot étouffé, le front posé sur le cuir du volant. Elle repensa aux trois dernières années.
Quand elle avait épousé Dima, elle croyait en son potentiel. Il était doux, charmant, se disait artiste et entrepreneur en quête de son grand projet. Mais mois après mois, le charme s’était mué en paresse crasse. Il commençait des formations qu’il abandonnait au bout de deux semaines, lançait des projets d’entreprises fantômes qui ne servaient qu’à justifier des journées passées sur des jeux vidéo, tandis qu’elle gravissait péniblement les échelons dans un grand cabinet d’audit financier.
Et puis il y avait eu l’achat de cet appartement. Valentina Petrovna avait effectivement versé dix pour cent de la somme totale lors de la signature chez le banquier — environ quinze mille euros. C’était vrai. Mais ce que la belle-mère omettait soigneusement de mentionner, c’était que Marina avait remboursé chaque mensualité de deux mille euros depuis quarante mois, sans qu’aucun des Petrov n’y mette la main. Marina avait également financé l’intégralité des travaux de rénovation, l’abattement des cloisons, l’installation de la cuisine équipée italienne, et même le mobilier design dont Valentina se vantait auprès de ses amies du quartier.
Marina essuya ses yeux d’un revers de manche rageur. « Non », murmura-t-elle pour elle-même. « Tu ne vas pas pleurer. Tu es auditrice financière. Tu gères des bilans d’entreprises corrompues à longueur de journée. Ce n’est pas une vieille harpie vaniteuse et un gamin gâté qui vont te mettre à la rue. »