Depuis trois semaines, je vivais dans cette bâtisse aux volets bleu nuit, dissimulée derrière un rideau de pins maritimes et d’ajoncs sauvages. À l’intérieur, les parquets en chêne massif craquaient doucement sous mes pas, et chaque pièce semblait avoir été pensée pour panser une plaie invisible. Mon grand-père, Gérard, n’avait rien laissé au hasard : une réserve de bois sec contre l’âtre, des étagères garnies de classiques et d’ouvrages de comptabilité, une cuisine en ardoise où le silence n’était plus une menace, mais un sanctuaire.
Sur la grande table en châtaignier, mon téléphone vibrait à intervalles réguliers. Je ne décrochais pas.
Les premiers jours, les messages de François étaient arrivés avec cette autorité bourrue qu’il affectionnait tant.« Vivienne, où as-tu mis les codes de la chaudière ? Théo n’arrive pas à relancer les radiateurs du haut. Réponds rapidement, Brigitte a froid. »
Puis, une semaine plus tard :« La société de location de la Mégane m’a appelé. Le prélèvement automatique a été rejeté pour défaut de provision. C’est quoi cette plaisanterie ? Tu n’as pas le droit de bloquer les comptes sans prévenir ta sœur. Rappelle immédiatement. »
Et enfin, les vocaux pleins d’indignation feinte de ma mère, Caroline, dont la voix fluette se brisait dans des sanglots mécaniques :« Vivienne, mon Dieu, comment peux-tu être aussi insensible ? Brigitte a ses rendez-vous d’essayage de robe de mariée, elle ne peut pas se déplacer en bus par ce temps ! François a dû avancer deux cent cinquante euros pour faire réparer le tambour du sèche-linge. Tu nous laisses dans une panade noire alors que nous t’avons hébergée pendant des années. Rappelle ton père avant qu’il ne prenne des mesures. »
Hébergée.
Le mot me donnait envie de vomir un rire sec. J’avais déboursé quarante-deux mille euros d’apport personnel issus de mes premières économies, payé dix-sept mille euros de frais d’acte, et viré chaque mois mille deux cent quarante euros sur le compte joint de mes parents pour régler l’emprunt de la maison de Rezé. Pendant sept ans, j’avais mangé des soupes en sachet, repoussé mes visites chez le dentiste et renoncé aux vacances pour leur permettre de maintenir le standing d’une classe moyenne respectable dans un lotissement fleuri.
Et aujourd’hui, pour ma mère, j’avais été une pensionnaire ingrate.
Un coup de klaxon discret a retenti au bas de l’allée gravillonnée.
Sarah Benhamou est descendue de sa berline allemande avec cette élégance tranchante qui ne tolérait pas le désordre. Manteau de laine beige ceinturé à la taille, serviette en cuir épais sous le bras, elle ne s’embarrassait jamais de politesses superflues. Derrière elle s’avançait Marc Tavernier, l’enquêteur privé qu’elle m’avait recommandé, un homme d’une cinquantaine d’années aux cheveux ras, l’œil sec et la démarche méthodique des anciens sous-officiers de la gendarmerie financière.
— Entrez, ai-je dit en écartant la porte. Le café est prêt.
Marc a essuyé la semelle de ses bottines sur le paillasson avec une méticulosité clinique, tandis que Sarah s’installait directement à la grande table, déployant une série de chemises cartonnées aux couleurs criardes.
— Ton père est un joueur, Vivienne, a commencé l’avocate sans préambule en sortant un stylo plume à pointe d’or. Mais pas le genre de joueur brillant qui sait compter les cartes. C’est un flambeur du dimanche, le pire profil imaginable. Celui qui croit qu’une signature mal placée ne laisse aucune trace parce qu’elle est faite sur du beau papier velin.
— Qu’est-ce que vous avez trouvé ?
Marc Tavernier a ouvert un premier dossier jaune canari. À l’intérieur, des copies de relevés bancaires, des extraits de comptes séquestres et des fiches d’inscription hypothécaire délivrées par le service de publicité foncière de Nantes.
— Commençons par la maison de Rezé, a dit Marc d’une voix monocorde. Vous pensiez que votre apport avait servi à diminuer le capital restant dû auprès du Crédit Lyonnais. C’est ce que François vous affirmait, quittances falsifiées à l’appui sur son imprimante de bureau. En réalité, votre père n’a jamais souscrit un prêt amortissable standard. Il s’est arrangé avec un ancien collègue courtier pour contracter un crédit in fine adossé à un contrat d’assurance-vie.
J’ai froncé les sourcils.
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire que vos mille deux cent quarante euros mensuels ne remboursaient pas le capital de la maison, Vivienne, est intervenue Sarah, le regard planté dans le mien. Ils ne couvraient que les intérêts d’emprunt et alimentaient une assurance-vie ouverte au seul nom de François. Et il y a quatorze mois, quand la valeur du contrat d’assurance a atteint un certain seuil, il a demandé une avance de trésorerie sur le contrat. Il a encaissé quatre-vingt-cinq mille euros nets d’impôt.
La pièce m’a semblé soudain trop chauffée. L’air m’a manqué dans les poumons.
— Quatre-vingt-cinq mille euros ? Pour quoi faire ?
— Pour financer le premier « projet d’envergure » du futur gendre, Théo, a continué Marc en sortant une plaquette commerciale aux graphismes tapageurs. Une société de conciergerie de luxe et de location de véhicules événementiels immatriculée à Saint-Nazaire sous le nom de Prestige & Drive. Théo en était le gérant de paille, mais c’est François qui a apporté l’intégralité des fonds sous forme de compte courant d’associé non garanti.
Je me suis appuyée contre le rebord de la table.
— Et où est cet argent aujourd’hui ?
— Disparu, a lâché Sarah avec un calme effrayant. La boîte a fait faillite il y a tout juste six semaines. Liquidation judiciaire simplifiée prononcée par le tribunal de commerce de Nantes. François n’a rien récupéré. Théo s’est contenté de faire signer un bail commercial ruineux et d’acheter deux berlines allemandes d’occasion qui ont été saisies par les huissiers dès le deuxième impayé. Pour éviter que Caroline et Brigitte ne découvrent le désastre, François a caviardé les comptes. Mais le prêt in fine sur la maison de Rezé arrive à son terme dans sept mois. Il doit restituer deux cent dix mille euros de capital d’un seul coup. Il ne les a pas. Il n’a pas le premier centime.