« Debout, bande de bons à rien ! siffla-t-elle à voix basse mais avec une virulence qui fit tressaillir les domestiques. Vous croyez qu’il est venu pour admirer vos mines d’enterrement ? La cuisine, activez les fourneaux ! Le service, vérifiez les argenteries du salon de réception ! Et que personne, absolument personne, n’ose traîner dans l’aile ouest tant qu’il est enfermé avec ses gardes. Si l’un de vous laisse tomber ne serait-ce qu’une petite cuillère, je le fais jeter dehors par la sécurité avant même la fin de la tempête ! »

Les servantes et valets s’éparpillèrent comme des moineaux terrifiés. Nora, appuyée contre la moulure d’une colonne pour soulager le poids qui broyait ses lombaires, tenta de s’éclipser discrètement vers l’escalier de service. Sa robe d’uniforme tirait sur son ventre de six mois. Chaque inspiration lui coûtait un effort, et ses chevilles, gonflées par des heures de piétinement ininterrompu, menaçaient de céder.

Une main osseuse lui saisit le bras avec une violence impitoyable. Les ongles vernis s’enfoncèrent dans les hématomes violacés de la veille.

« Pas si vite, traîne-savate, cracha Mme Gable à quelques millimètres de son oreille. Tu croyais pouvoir filer te reposer pendant que les autres s’échinent ? »

« Mme Gable, je vous en prie… murmura Nora d’une voix chevrotante. J’ai nettoyé le bureau du maître comme vous l’avez exigé, j’ai descendu les rideaux, je… j’ai des crampes violentes au ventre. Laissez-moi m’asseoir ne serait-ce qu’une demi-heure. »

« Tu t’assoiras quand tu seras morte ou quand tu auras accouché de ton bâtard dans le caniveau, répliqua la mégère sans le moindre cillement. Le monte-charge de service est bloqué par le gel à l’extérieur. Il y a quatre malles de linge de rechange et de couvertures en laine dans la réserve du sous-sol. Lorenzo Moretti a exigé que les chambres de ses quatre hommes de main soient prêtes d’ici une heure. Tu vas les monter. Toutes. Par l’escalier en colimaçon. »

« Ces malles pèsent plus de trente kilos chacune… dit Nora, les larmes lui brouillant les yeux. C’est impossible pour moi dans cet état. Ça va tuer mon bébé ! »

Mme Gable resserra son étreinte jusqu’à ce que Nora pousse un gémissement étouffé.

« Tu les montes, ou je dis à M. Moretti que j’ai surpris une fille des bas-fonds en train de fouiller dans les tiroirs de son vestibule. Devine qui il croira ? Une gouvernante en poste depuis dix ans ou une soubrette engrossée sans domicile fixe ? Tu seras traînée dans la cour sous le blizzard sans manteau, Nora. Alors prends tes jambes à ton cou et descends à la réserve. Tout de suite ! »

Elle la repoussa brutalement. Nora manqua de perdre l’équilibre sur le marbre glissant, ses mains se posant d’instinct sur son ventre pour protéger la petite vie qui donnait de légers coups affolés sous le coton rêche de sa robe.

« Oui, madame… » parvint-elle à articuler, la gorge nouée d’un sanglot de pure impuissance.

Elle descendit les marches étroites et sombres menant au sous-sol. L’air y était glacial, saturé de l’odeur du calcaire humide et du charbon. Les malles étaient là, massives, cerclées de fer rouillé. Nora s’agenouilla devant la première, attrapa les poignées en cuir durci et tenta de la soulever. Une déchirure aiguë lui traversa le bas-ventre, lui arrachant un cri qu’elle étouffa dans sa manche. Ses jambes tremblaient comme des roseaux.

Pendant ce temps, à l’étage noble, Lorenzo Moretti était assis derrière le monumental bureau en acajou de son père. Les stores vénitiens laissaient filtrer la lueur spectrale du blizzard qui hurlait contre les falaises de l’Hudson. En face de lui, Marco, son lieutenant le plus ancien et le plus fidèle, étalait des relevés bancaires et des photographies de surveillance.

« La famille Falcone commence à empiéter sur les quais du New Jersey, Lorenzo, disait Marco d’une voix posée. Ils pensent que depuis l’AVC de ton père, notre commandement s’est affaibli. Ils te testent. Ils veulent voir si tu as le cran de déclencher une guerre ouverte en plein hiver. »

Lorenzo ne répondit pas immédiatement. Il fixait un point invisible sur le bois poli de la table. Ses yeux gris, d’une froideur minérale, ne laissaient transparaître aucune émotion, mais une tension imperceptible raidissait les muscles de sa mâchoire. Il portait une chevalière en or gravée aux armoiries des Moretti : un loup couronné entouré de ronces. La même bague que son père portait autrefois.

« Mon père a tenu cette ville d’une poigne d’acier pendant quarante ans, déclara enfin Lorenzo, sa voix grave résonnant dans la pièce capitonnée. Les Falcone ne sont que des hyènes attendant qu’un lion rende son dernier souffle. Mais le lion respire encore. Même cloué dans ce fauteuil, le sang de Giovanni Moretti coule dans ces murs. »

Il se leva, grand, large d’épaules, ajustant machinalement sa veste de costume sur mesure.

« Je vais voir mon père. »

« Tu veux que je t’accompagne ? » demanda Marco en glissant la main sous son aisselle par réflexe professionnel.

« Non. Seul. Gable m’a assuré qu’il était traité comme un prince, mais je veux le voir de mes propres yeux. La dernière fois que je suis venu, il y a huit mois, son regard… son regard semblait crier quelque chose que ses lèvres ne pouvaient pas dire. »

Pendant que Lorenzo gravissait les marches de l’aile ouest, Nora luttait contre la gravité et la douleur dans l’escalier de service de l’aile est. Elle avait réussi, au prix d’un calvaire indicible, à traîner deux malles jusqu’au deuxième étage en les tirant marche après marche. Sa robe était tachée de sueur froide et de poussière. Ses genoux saignaient à travers ses collants fins.

Mais en arrivant au palier du quatrième étage, son corps refusa d’obéir.

Une crampe fulgurante, semblable à une lame rouillée que l’on enfoncerait dans ses entrailles, la plia en deux. Elle lâcha la poignée de la troisième malle. Le coffre dévala cinq marches dans un fracas assourdissant avant de se coincer contre la rambarde en fer forgé.