Piper, trois ans, venait d’être emmenée de la maison où les photos de sa défunte mère disparaissaient une à une, reléguées dans des cartons humides ou jetées sans ménagement. Même la balançoire fleurie qu’Elena lui avait fabriquée au fond du jardin de buis n’était plus sûre ; ses cordes avaient été tranchées au sécateur sous prétexte d’élagage. Vivian serrait contre son corsage les petites mains tièdes de sa petite-fille, sentant son souffle saccadé contre son cou. Elle en voulut à Camille d’une haine sourde et viscérale. Camille, la seconde épouse, la jeune femme docile aux yeux clairs et aux manières de chatte qui s’était insinuée dans le lit de son gendre, Grant, à peine six mois après que la terre eut recouvert le cercueil d’Elena.
Puis le téléphone vibra sur la commode de chêne ciré.
L’écran afficha un numéro non répertorié, mais la voix brisée au bout du fil ne laissait aucune place au doute. Ruth. L’ancienne gouvernante dévouée, chassée sans préavis ni indemnités un mardi matin brumeux, ne cherchait pas à négocier ses gages. Ce qu’elle révéla dans un chuchotement fiévreux, pressé par l’urgence, n’avait rien à voir avec une simple jalousie de belle-mère ou une querelle domestique.
Camille rencontrait secrètement un homme dans le bureau feutré de Grant, au rez-de-chaussée de la grande bâtisse d’Oakridge, chaque fois que le maître des lieux prenait le train de nuit pour Boston. Un homme qu’elle n’était pas censée fréquenter, encore moins tutoyer dans la pénombre de cette pièce aux rideaux tirés. Un homme qui rôdait en réalité autour de leur famille depuis de longues années, tapi dans l’ombre sans que personne ne daigne s’en inquiéter.
Vivian ferma les paupières. Une silhouette glaciale lui revint instantanément en mémoire. Elle avait déjà croisé ce regard une fois, un regard d’obsidienne, impassible et cruel sous un parapluie noir trempé par l’averse. Aux funérailles de sa fille. C’était Julian Vance, l’avocat d’affaires discret, ami d’enfance de Grant, conseiller financier du domaine et gestionnaire de la fiducie familiale.
C’est à ce moment précis que le monde bascula. L’histoire cessa d’être un drame ordinaire de remariage. Car si Ruth disait vrai, Elena n’avait pas simplement succombé à cette terrible sortie de route un soir d’orage. Elle était morte alors que son entourage le plus intime tissait une toile d’araignée monstrueuse. Et le fil le plus venimeux de cette toile dormait encore à cet instant même au premier étage du manoir d’Oakridge : Arthur, ce nourrisson de dix-huit mois que tout le monde, à commencer par Grant, croyait être le fils biologique et l’héritier légitime du maître des lieux.
Vivian posa doucement Piper endormie sur le grand lit aux draps de lin, ajusta la couverture de laine sur ses épaules frêles, puis descendit dans son salon. Ses mains, d’ordinaire si fermes lorsqu’elle taillait ses rosiers ou classait les archives de sa bibliothèque, tremblaient imperceptiblement. Elle s’approcha de la cheminée où brûlaient quelques bûches de hêtre. La voix de Ruth résonnait encore à ses oreilles comme un glas : « Madame Vivian, ils ont falsifié le testament avant même que le médecin légiste ne signe le permis d’inhumer. Elena savait. Deux jours avant le prétendu accident, elle m’a confié un double de clés en me disant : si la voiture me lâche, va voir sous le plancher de l’atelier de reliure. Ne fais confiance à personne, Ruth. Pas même à Grant. »
Elena était relieuse d’art. Elle passait des journées entières enfermée dans l’ancienne orangerie réaménagée, au fond du parc d’Oakridge, au milieu des peaux de maroquin, de la colle d’os et des fers à dorer. C’était son havre de paix, son sanctuaire à l’écart du monde des affaires où Grant s’enlisait chaque jour davantage.
Vivian regarda l’horloge comtoise. Onze heures et demie du soir. Grant était censé être en déplacement à Philadelphie pour clôturer un rachat d’obligations d’État. Camille devait être seule au manoir avec le personnel de nuit et le bébé. Mais Vivian savait que Julian Vance ne laissait jamais passer une nuit d’absence de son confrère sans franchir la grille dérobée du verger.
Elle ne pouvait pas appeler la police locale. Le commissaire Mercer dînait chaque mois à la table de Vance et devait sa réélection aux généreuses donations du cabinet d’avocats. Il fallait des preuves matérielles, tangibles, irréfutables.
Sans faire de bruit, Vivian enfila un imperméable sombre, glissa une lampe torche et un vieux trousseau de clés dans sa poche, puis embrassa le front de sa vieille servante Mathilde, à qui elle confiait la garde de Piper.
« Si je ne suis pas revenue à l’aube, Mathilde, prends la petite, monte dans le car de cinq heures pour Montréal et va chez ma sœur. Ne regarde pas en arrière. Ne réponds à aucun appel. »
Mathilde écarquilla les yeux, voulut protester, mais l’acier dans le regard de Vivian la fit taire. La vieille femme hocha la tête, la main tremblante serrée sur son chapelet.
La nuit était noire, dévorée par une brume rampante qui montait des marécages environnants. Vivian conduisit sa vieille berline sans allumer les feux de croisement sur les deux derniers kilomètres, s’arrêtant sur le bas-côté, dissimulée derrière un bosquet de saules pleureurs à quelques centaines de mètres de la propriété de son gendre. Le manoir d’Oakridge se dressait comme une forteresse de briques sombres, ses cheminées découpant des ombres anguleuses dans la nuit d’automne.
Une seule fenêtre brillait au rez-de-chaussée : celle du grand bureau de chêne.
Le portail principal en fer forgé était fermé, mais Elena avait montré un jour à sa mère un passage oublié des jardiniers, une brèche dissimulée par des ronces centenaires près de l’orangerie. Vivian s’y faufila, les épines déchirant le tissu de son manteau et écorchant ses paumes. Elle ne sentit pas la douleur. L’adrénaline, glacée et lucide, guidait chacun de ses pas.