Elle battait des bras dans une panique viscérale, ses poumons brûlant pour une once d’oxygène. C’est alors qu’un second fracas déchira la surface. Une masse sombre fendit les eaux, rapide, déterminée. Julien.

Ses doigts puissants s’agrippèrent au corsage détrempé. D’un mouvement rageur, il battit des jambes, luttant contre l’attraction pernicieuse de la traîne de mariée, et la propulsa vers la lumière. Leurs visages émergèrent dans une même inspiration rauque et déchirante. Éléonore cracha de l’eau salée, s’accrochant convulsivement au cou de son époux, le regard hagard.

« Respire, mon amour, respire ! Je te tiens ! » hurla Julien, sa voix étouffée par le grondement feutré des moteurs au ralenti et le clapotis de la mer d’un bleu cobalt.

Il nagea de toutes ses forces vers la poupe, là où l’échelle de bain en acier inoxydable plongeait dans l’eau. Chaque brasse demandait une énergie surhumaine; le tissu gorgé de sel semblait peser des dizaines de kilos. Éléonore tremblait de façon incontrôlable, ses lèvres devenant bleuâtres sous l’effet de la stupeur et du froid mordant de la haute mer.

Ils atteignirent enfin le premier échelon métallique. Julien poussa son épouse vers le haut. « Monte, Éléonore. Mets tes pieds sur les barreaux, je te soutiens ! »

Éléonore leva les yeux pour saisir le montant supérieur. Sa main gantée de dentelle mouillée se figea net. Son souffle s’arrêta dans sa gorge.

Debout sur la plateforme arrière en teck, surplombant l’échelle, se dressait Victoria de Veyrac.

Sa belle-mère n’avait rien d’une femme paniquée par un tragique accident. Vêtue d’un tailleur en crêpe de soie ivoire qui ne portait pas le moindre pli, les cheveux impeccablement tirés en un chignon strict, elle fixait le couple d’un regard pétrifiant. Ses prunelles d’un vert d’eau, habituellement si polies dans les salons aristocratiques, brûlaient d’une lueur fanatique et glaciale. Elle ne tendait pas la main. Elle ne criait pas à l’aide. Elle tenait entre ses doigts manucurés une gaffe en bois massif terminée par un crochet de bronze poli, un outil lourd utilisé d’ordinaire pour les manœuvres d’amarrage.

« Maman ! » cria Julien, le visage ruisselant d’eau, les yeux rougis par le sel, n’ayant pas encore compris l’horreur de la situation. « Aide-la ! Prends-lui la main, elle n’a plus de force ! »

Victoria ne bougea pas d’un millimètre. Ses lèvres écarlates s’étirèrent lentement en une moue de mépris dévastateur.

« Tu as toujours manqué de discernement, Julien, » murmura-t-elle d’une voix basse, presque douce, mais qui traversa le vent marin avec une clarté venimeuse. « Depuis le jour où tu as posé les yeux sur cette mendiante sans nom. Tu croyais vraiment que j’allais te laisser disperser un siècle d’héritage pour une fille de rien ? »

« Qu’est-ce que tu racontes ? » hurla le jeune homme, l’incompréhension cédant la place à une terreur indicible. « Elle m’a poussée, Julien ! » sanglota Éléonore, les dents claquant violemment, son corps glissant le long de l’échelon glissant. « Elle a couru vers moi… elle a souri et elle m’a projetée par-dessus bord ! »

Julien fixa sa mère, le regard écarquillé par un effroi qui dépassait la peur de la mort : c’était l’anéantissement de tout ce qu’il croyait savoir sur le monde. « Maman… non. Dis-moi que ce n’est pas vrai. »

Pour toute réponse, Victoria leva la lourde gaffe. Avec une précision chirurgicale et une force stupéfiante pour une femme de son âge, elle abattit la pointe métallique vers les doigts d’Éléonore agrippés au rail.

Un cri strident perça l’air. L’acier heurta la chair fragile. Sous la douleur fulgurante, les doigts d’Éléonore cédèrent. Elle bascula en arrière avec un gémissement brisé, mais Julien la rattrapa d’un bras désespéré, tandis que son autre main s’agrippait au barreau inférieur. L’effort lui arracha un grognement féroce, ses muscles tétanisés au bord de la rupture.

« Tu as choisi ton camp, mon fils, » dit froidement Victoria en levant à nouveau l’arme improvisée, cette fois en direction du crâne de Julien. « Si tu t’obstines à t’accrocher à elle, tu sombreras avec elle. Une double tragédie en mer… Le jeune héritier brisé par la perte de son épouse, se noyant en tentant de la sauver. La presse versera des larmes, et l’empire des Veyrac restera intact. Entre mes mains. »

« Tu es folle ! » hurla Julien, le visage déformé par la rage et la détresse. « Capitaine ! Marc ! À l’aide ! »

Victoria laissa échapper un rire bref, semblable au tintement de verres de cristal qu’on brise. « Marc et l’équipage sont endormis dans leurs cabines, Julien. Le somnifère que j’ai versé dans leur champagne de célébration les gardera inconscients jusqu’au coucher du soleil. Nous sommes seuls. Toi, moi, et cette créature indigne. »

Elle asséna un coup violent sur le poignet de Julien. La douleur irradia dans tout son bras. Son emprise faiblit d’un coup. Les vagues, plus fortes à présent que le yacht dérivait lentement sur le courant du large, frappaient la coque avec une régularité sourde.

Éléonore comprit à cet instant que rester accrochée à son mari signifiait leur arrêt de mort à tous les deux. Le jeune homme s’épuisait. Si elle ne lâchait pas, la gaffe de Victoria finirait par lui fendre le crâne, ou bien la fatigue les entraînerait ensemble par le fond.

« Julien… lâche-moi, » murmura-t-elle, les larmes coulant sur ses joues trempées d’eau de mer. « Elle va te tuer. »

« Jamais ! » rugit-il. « Je ne te lâcherai jamais ! »

Victoria abaissa à nouveau la gaffe avec une fureur décuplée. Pour esquiver le coup direct qui visait son visage, Julien dut lâcher brutalement l’échelon. La houle les happa instantanément, les éloignant de plusieurs mètres de la plateforme arrière.

Flottant au gré des vagues, Julien soutint Éléonore qui commençait à perdre connaissance, engourdie par l’eau froide et le choc physique. Sur le pont, Victoria jeta la gaffe de côté. Elle s’avança calmement vers les commandes secondaires situées près de la banquette extérieure. D’un geste délibéré, elle poussa la manette des gaz de tribord.