Sur l’image, Adrien et son frère aîné Thomas avaient à peine vingt ans. Leurs cheveux étaient ébouriffés par un vent côtier, leurs sourires éclatants et insouciants. Mais entre eux deux se tenait une jeune femme aux boucles brunes indisciplinées, au nez légèrement busqué, et dont le regard noisette, traversé d’une lueur sombre presque mélancolique, était si cruellement identique à celui de Camille que cette dernière eut l’impression vertigineuse de contempler son propre fantôme. C’était sa mâchoire, la façon dont son sourire esquissait une virgule asymétrique au coin des lèvres, sa pâleur aristocratique, son port de tête dressé comme une forteresse prête à plier sous les bourrasques.
« Qui est cette femme ? répéta Camille, sa voix étranglée résonnant dans un murmure qui sembla balayer toutes les tables. Adrien, regarde-moi et réponds-moi. »
Adrien ne leva pas les yeux. L’homme solaire qu’elle avait aimé pendant trois ans, le brillant architecte d’intérieur réputé pour son calme inébranlable et son élégance mesurée, semblait s’être recroquevillé sur lui-même à l’intérieur de son costume sur mesure. Ses pommettes avaient perdu toute couleur, remplacées par une pâleur cireuse. Thomas, lui, avait quitté le fond de la pièce à grands pas, bousculant au passage un maître d’hôtel qui portait un plateau de petits fours. La mâchoire serrée, les yeux rougis de colère et de stupeur, il posa une main brutale sur l’épaule de sa mère.
« Ça suffit, maman, cracha Thomas d’une voix basse et sifflante. Pas ce soir. Tu as promis de ne jamais déterrer ça. Qu’est-ce qui te prend de ruiner leur vie ? »
« Leur vie est déjà une ruine bâtie sur un cimetière, répliqua froidement Véronique en rangeant son téléphone dans sa pochette de satin bleu nuit. Je n’ai pas passé dix ans à me taire pour laisser cette imposture se sceller devant un prêtre et devant Dieu. Si mon fils refuse de parler, c’est parce qu’il sait exactement ce qu’il a volé, et ce qu’il a cherché à remplacer. »
Les murmures enflèrent parmi les invités comme une rumeur d’orage. Les parents de Camille, assis à la table d’honneur, se levèrent avec effroi. Son père, Jean-Luc, s’avança, l’air indigné, demandant des explications sur ce scandale déplacé. Mais Camille ne l’écoutait plus. Elle fit deux pas en avant, brisant la distance qui la séparait de son tout nouveau mari. Elle sentit la dentelle de sa traîne accrocher le parquet, lourde et étouffante comme un linceul.
« Adrien, dit-elle en articulant chaque syllabe, sa voix se chargeant d’une autorité glaciale qu’elle ne se connaissait pas. Nous ne ferons pas un pas de plus dans cette mascarade. Tu vas sortir d’ici avec moi, tout de suite. Et tu vas me dire la vérité. Toute la vérité. »
Sans attendre qu’il prenne son bras, elle tourna les talons et se dirigea d’un pas vif vers la double porte menant à la bibliothèque privée du domaine, une aile isolée et feutrée que le propriétaire leur avait réservée pour les préparatifs. Adrien, comme hypnotisé ou poussé par l’inévitable, lui emboîta le pas la tête basse. Thomas tenta de les suivre, mais Véronique le retint par le revers de sa veste avec une poigne d’acier.
« Laisse-les, Thomas. Il est temps que les comptes se règlent. Dix ans, c’est bien trop long pour un mensonge. »
Camille claqua les portes de chêne massif derrière eux, coupant net les rumeurs apeurées de l’assemblée. L’air de la bibliothèque sentait le vieux cuir, la cire d’abeille et le feu de cheminée mourant. Elle se retourna vivement, les poings fermés le long de ses hanches, respirant avec peine sous le corset trop serré de sa robe.
« Qui est-elle, Adrien ? Quand cette photo a-t-elle été prise ? Et pourquoi ta mère affirme-t-elle que tu m’as épousée pour elle ? »
Adrien s’appuya lourdement contre un bureau d’acajou, les bras ballants, incapable de soutenir son regard.
« Elle s’appelait Clara, commença-t-il, la voix brisée par un tremblement sourd. Clara Delorme. Cette photo a été prise il y a un peu plus de dix ans. À la baie des Trépassés, en Bretagne. »
« Clara… murmura Camille. Jamais tu n’as prononcé ce nom. Pas une seule fois en trois ans d’idylle, pas une seule fois pendant nos projets d’avenir, pas une seule fois quand tes amis évoquaient tes années d’études. Pourquoi ? Était-elle ton premier amour ? »
« Non, souffla Adrien en relevant enfin les yeux, deux billes fiévreuses où se mêlaient la honte et la terreur. Elle n’était pas mon amoureuse, Camille. Elle était la fiancée de Thomas. »
Un silence glacial retomba dans la pièce. Camille cligna des yeux, tentant de recomposer mentalement les pièces de ce puzzle absurde.
« La fiancée de ton frère ? Alors pourquoi ta mère t’accuse-t-elle, toi ? Quel est ce secret que Thomas lui-même la suppliait de taire devant tout le monde ? »
Adrien passa une main moite sur son front, décoiffant ses cheveux bien lissés. « Parce que Thomas n’est pas le seul à l’avoir aimée. Parce que nous étions trois inséparables, et que la nuit où elle a disparu, ce n’est pas avec Thomas qu’elle était. C’était avec moi. »
La terre sembla se dérober sous les pieds de Camille. Chaque mot qui franchissait les lèvres d’Adrien semblait détruire méthodiquement la mémoire des trois années qu’ils venaient de partager. L’homme qu’elle croyait doux, prévenant, intègre jusqu’à l’obsession, se fissurait pour laisser entrevoir une obscurité insondable.
« Qu’est-ce que tu veux dire par “disparu”, Adrien ? Qu’est-ce qui s’est passé cette nuit-là ? »
La porte s’ouvrit brusquement dans un grincement sourd. Thomas apparut sur le seuil, la chemise froissée, les traits tirés par une angoisse ancestrale. Il ferma la porte derrière lui et s’adossa contre le battant en bois, fixant son frère cadet avec une intensité terrifiante.
« Dis-lui tout, Adrien, lâcha Thomas d’une voix rauque. Puisque notre mère a décidé d’ouvrir la tombe ce soir, aie au moins le courage d’assumer jusqu’au bout. Ne la laisse pas s’imaginer des choses pires encore. »