— Écoute, Nicolas, ne commence pas à créer des histoires dès la première minute, murmura-t-elle avec une moue d’exaspération contenue. La table d’honneur a été dressée au millimètre par la décoratrice. Douze couverts, pas un de plus. Si on rajoute des chaises hautes ou des tabourets d’enfants, ça bloque le passage des serveurs et ça gâche la perspective pour les photos officielles. Les petits de Sandrine sont grands, ils savent tenir un couteau à poisson sans tacher la nappe. Léo a renversé du jus de pomme à Noël, je m’en souviens encore. Tu leur poses leurs manteaux sur la moquette là-bas, ils ont leurs téléphones, ils seront très bien. Ne sois pas toujours aussi susceptible.
Gérard hocha la tête, les mains croisées dans le dos avec cette autorité bourrue d’ancien petit fonctionnaire qui croyait régenter un ministère.
— Ta mère a raison. C’est sa soirée. Sois un peu reconnaissant pour l’effort qu’elle a fait de vous réunir. Allez, va te chercher une coupe et arrête d’encombrer l’allée.
Nicolas ne bougea pas. Il regarda Léo. Le petit garçon serrait toujours son enveloppe froissée contre son torse, sa petite lèvre inférieure mise à trembler doucement, tandis qu’Emma, raide comme un piquet, fixait ses souliers vernis avec une dignité d’enfant qui brisait le cœur bien plus sûrement que des larmes.
Claire posa une main sur le bras de son mari. Ses doigts étaient glacés, mais son regard, droit dans les yeux de Nicolas, ne contenait plus la moindre colère. C’était pire que de la rancœur : c’était une lucidité totale, presque compatissante.
« Je te l’avais dit. Maintenant, qu’est-ce que tu fais ? » disait ce regard silencieux.
Nicolas baissa les yeux vers la main de Claire, puis vers la petite paume moite de Léo qu’il tenait encore. Pendant quinze ans, il avait cru acheter l’amour des siens en payant leurs dettes, en finançant leurs illusions, en réparant leurs toitures et en épongeant leurs caprices. Il pensait que le respect se méritait à coups de chèques et de dévouement silencieux. Mais en cet instant précis, sous les lustres étincelants de cette salle de réception prestigieuse avec vue imprenable sur la tour Eiffel, il comprit l’amère vérité. On ne respecte pas un paillasson parce qu’il est tissé d’or. On s’essuie simplement les pieds dessus avec plus de désinvolture.
Une vague de calme, étrange et absolue, submergea le tumulte de sa poitrine. La fissure était nette. La vitre s’était brisée, mais aucun éclat ne le blessait plus.
— D’accord, dit Nicolas d’une voix remarquablement posée, presque douce.
Gérard eut un rictus satisfait, persuadé d’avoir une fois de plus imposé sa loi d’un simple froncement de sourcils. Sandrine, occupée à replacer la barrette dorée dans les cheveux de sa fille aînée, ne prit même pas la peine d’accorder un regard à son frère.
— Tu vois quand tu veux, lâcha son père en se détournant déjà pour saluer un cousin éloigné. Prends deux petits fours au passage, le traiteur a commencé à sortir les toasts de foie gras.
Nicolas ne prit aucun petit four. Il s’accroupit doucement devant ses enfants. Il prit l’enveloppe des mains de Léo et la glissa avec un soin infini dans la poche intérieure de son veston, juste contre son cœur.
— Léo, Emma, écoutez-moi. On ne va pas s’asseoir par terre. Ni ici, ni nulle part ailleurs. Jamais.
Emma leva des yeux brillants vers lui.
— On ne reste pas, papa ?
— Non, ma chérie. On va aller manger le meilleur burger de Paris tous les quatre, sur des vraies banquettes en cuir rouge, avec autant de frites et de glace au chocolat que vous voudrez.
Claire laissa échapper un souffle qui ressemblait à une renaissance. Un sourire discret, lumineux, effaça les traits tirés de son visage d’infirmière exténuée.
— Nicolas, murmura-t-elle, tu es sûr ?
— Viens, dit-il en lui prenant tendrement la main. On a des choses à régler avant de partir.
Nicolas se releva. Il ne jeta pas un seul regard en arrière vers la table d’honneur où sa mère riait aux éclats avec ses amies du club de bridge en exhibant une coupe de champagne Millésimé payée avec la carte bancaire de son fils cadet. Il contourna discrètement les groupes d’invités qui arrivaient par vagues successives et poussa la porte battante qui menait aux coulisses de l’événement, vers les cuisines éphémères aménagées au fond du couloir de service.
L’atmosphère y était frénétique. Cinq serveurs en livrée noire s’activaient à dresser des plateaux d’amuse-bouches, tandis qu’un homme grand, le front perlé de sueur, une oreillette vissée à l’oreille droite et une tablette numérique calée sous le bras, aboyait des ordres feutrés. C’était Laurent Martineau, le directeur d’exploitation de l’agence événementielle qui avait coordonné toute la soirée.
— Monsieur Delmas ? s’étonna Martineau en apercevant Nicolas. Un problème dans la salle ? Vos parents ont trouvé les compositions florales à leur goût ? Nous avons réussi à faire venir les pivoines blanches de Hollande ce matin même, comme votre sœur l’avait exigé à la dernière minute.
— Monsieur Martineau, pouvons-nous parler dix secondes à l’écart ? demanda Nicolas d’un ton courtois et serein.
Le régisseur fronça les sourcils, intrigué par le détachement de son interlocuteur, mais s’écarta vers un coin plus calme près de l’issue de secours.
— Je vous écoute. Tout est prêt pour le service du premier plat dans vingt minutes.
— Très bien. Qui est le signataire légal du contrat de cette soirée, monsieur Martineau ?
Le régisseur cligna des yeux, surpris par la question juridique.
— C’est vous, monsieur Delmas. C’est votre signature électronique sur le devis global, et c’est votre carte American Express qui a réglé les trois acomptes ainsi que la caution bancaire de dix mille euros bloquée ce matin.
— Parfait. Et qui est stipulé comme seul ordonnateur des prestations et des paiements finaux ?
— Vous-même. Madame Sandrine Vasseur a passé la plupart des commandes de suppléments ces trois derniers jours, mais sur notre fiche de liaison interne, il est explicitement mentionné que toute modification ou validation financière relève de votre autorité exclusive.