Il se tenait au bord de la terrasse en surplomb, là où la pierre calcaire, rongée par des décennies de mousse et d’humidité, cédait peu à peu sous les assauts de l’hiver. Il criait, la voix brisée par l’incompréhension plus que par la rage. Diane n’avait pas cherché à discuter, ni même à s’excuser. La panique possède cette vertu terrifiante d’éteindre instantanément la conscience morale pour la remplacer par un réflexe animal de survie sociale. Elle avait avancé d’un pas, ses doigts glissant contre la laine trempée du manteau de son cousin, puis elle avait poussé. Pas un geste théâtral, non ; juste une pression ferme, mesurée, calculée au millimètre près là où la balustrade de fer forgé montrait une faiblesse béante.
Le silence qui avait suivi le fracas des branches brisées, quarante mètres plus bas dans le ravin rocailleux où grondait le torrent en crue, avait été le plus long de sa vie. Aucun appel au secours. Rien que le bruit des trombes d’eau déferlant sur les tuiles et le gargouillement des caniveaux engorgés. Diane s’était retournée, avait nettoyé la boue sur le carrelage du vestibule avec un chiffon en lin, puis avait appelé la gendarmerie deux heures plus tard, la voix tremblante d’une détresse minutieusement répétée devant le miroir : Julien était parti en trombe après une dispute futile, à pied, sous l’orage, refusant de prendre la voiture.
Les battues n’avaient rien donné d’autre qu’une écharpe déchirée accrochée aux ronces en aval, à l’endroit où la rivière devenait un monstre souterrain s’engouffrant sous la montagne. Le corps n’avait jamais refait surface, emporté, disait-on dans le village, vers les failles insondables du bassin calcaire. L’enquête s’était refermée comme une plaie mal soignée : disparition accidentelle avec présomption de décès. Diane avait hérité du domaine, des terres, du silence, et de cette maison austère aux murs épais bâtie pour résister aux siècles mais incapable d’étouffer les remords d’une vivante.
Trois ans s’étaient écoulés. Trois années rythmées par les vendanges, la renommée grandissante de la cuvée du domaine, et cette lente anesthésie de l’âme que Diane prenait pour de la paix retrouvée. Elle avait réaménagé la terrasse, remplacé le garde-corps défaillant par une structure moderne en acier brossé et en verre trempé, comme si la modernité pouvait effacer le fantôme d’une chute. Elle s’était persuadée que le destin avait simplement tranché un dilemme trop lourd pour eux deux. Julien avait toujours été un idéaliste fragile, incapable de gérer un empire commercial en péril ; elle, en revanche, avait sauvé l’héritage, même si le prix en était une tache invisible incrustée sous ses ongles.
Puis, l’automne était revenu avec la même violence météorologique.
Ce mardi d’octobre, le baromètre avait chuté brutalement dès midi. Le ciel avait pris cette teinte de plomb liquide caractéristique des orages cévénols, lourds d’une électricité statique qui hérissait le poil des chiens de garde dans le chenil. Dès dix-neuf heures, le vent s’était mis à hurler dans les combles, arrachant les dernières feuilles dorées des vignes pour les plaquer contre les parois de verre du salon. Diane dînait seule, une assiette de potage tiède posée devant elle, le journal local ouvert sur la table sans qu’elle en lise une seule ligne. Le bruit de la pluie avait toujours le don de réveiller chez elle une tension insidieuse, une brûlure sourde à l’estomac que même les meilleurs anxiolytiques ne parvenaient pas à calmer complètement.
Le premier signe ne fut pas un bruit de pas, ni un coup violent frappé à la porte, mais l’arrêt net et brutal de l’électricité. Les lustres en cristal s’éteignirent d’un coup sec, plongeant les vastes pièces dans une pénombre bleutée, rythmée seulement par les éclairs lointains qui déchiraient les nuages à travers les grandes baies vitrées. Diane soupira, posa sa cuillère en argent et chercha à tâtons les allumettes dans le tiroir du buffet. Une coupure de courant n’avait rien d’exceptionnel dans cette région reculée lors des gros intempéries.
Elle alluma un gros candélabre en laiton. La mèche grésilla, projetant des ombres dansantes sur les boiseries sombres. C’est à cet instant précis que le téléphone fixe, branché sur une vieille ligne de cuivre indépendante du réseau électrique, se mit à sonner.
Le timbre mécanique, strident, résonna dans le couloir avec une insolence insupportable. Diane sursauta, le cœur bondissant dans sa poitrine. Qui pouvait appeler à cette heure par un temps pareil ? Elle hésita, fit quelques pas sur le parquet qui craquait sous ses semelles souples, et décrocha le combiné en bakélite noir.
Elle ne dit rien, attendant que l’interlocuteur se manifeste.
De l’autre côté de la ligne, il n’y eut d’abord que le souffle rauque d’une respiration, mêlé à un clapotis d’eau très distinct, comme si quelqu’un tenait l’appareil sous une gouttière qui débordait. Puis, une voix s’éleva. Ce n’était ni un cri ni un murmure menaçant de film d’épouvante. C’était une voix posée, rauque, légèrement altérée par une fêlure ancienne, mais portant cette intonation traînante, presque indulgente, que Diane aurait reconnue parmi un million.
— Tu n’as pas rentré les coussins du salon d’été, Diane. Ils vont être trempés, exactement comme cette nuit-là.
Le combiné glissa de sa main moite pour rester suspendu au bout de son cordon spiralé, se balançant mollement contre le mur lambrissé. Un frisson glacé lui descendit le long de la colonne vertébrale, paralysant ses jambes. Ce n’était pas possible. Une farce. Une vengeance orchestrée par un employé mécontent, ou peut-être par Paul, l’ancien contremaître qui n’avait jamais cru à la version officielle de la disparition de Julien.
Diane reprit le combiné, les doigts crispés à en faire blanchir les jointures.
— Qui est à l’appareil ? lâcha-t-elle d’une voix qu’elle s’efforça de rendre tranchante. Arrêtez ce cirque immédiatement ou j’appelle les gendarmes.
La ligne grésilla, parasitée par l’humidité, avant que la voix ne reprenne, plus proche, plus claire :