Elle pesait à peine plus lourd qu’un oiseau blessé. Sa peau diaphane, presque translucide sous la lumière dorée des lustres de cristal, laissait deviner un réseau de veines bleuâtres qui battaient faiblement. Ses vêtements, jadis de la popeline de coton fine, n’étaient plus que des loques raidies par la crasse, la poussière de calcaire et des traces noirâtres de moisissure. Maria, la gouvernante, les mains plaquées sur ses joues tremblantes, reculait pas à pas vers la cheminée, le souffle court, ses yeux agrandis par une terreur superstitieuse.
« Sainte Vierge Marie… murmura la vieille femme dans un sanglot. Monsieur Julien… c’est… ce n’est pas possible. Ce n’est pas elle. Elle est morte il y a dix ans. »
Je ne répondis pas. Mon cœur frappait ma poitrine avec une violence inouïe, résonnant jusque dans mes tempes. J’avais étendu la silhouette fragile sur le tapis d’Aubusson que mon père avait acheté lors d’une vente aux enchères à Paris quelques mois avant sa disparition soudaine. La jeune fille gardait les paupières entrouvertes, mais son regard restait fixe, aveuglé par la clarté crue de l’après-midi qui filtrait à travers les rideaux de velours bordeaux. Elle haletait, émettant de légers bruits rauques, comme si chaque goulée d’air pur déchirait sa trachée desséchée.
Je m’agenouillai plus près d’elle. Mes doigts hésitèrent une seconde avant d’écarter une mèche de cheveux emmêlés, gris de suie et poisseux, qui lui collait à la tempe droite. Et là, juste au-dessus du sourcil, une marque indélébile m’apparut en pleine figure : une cicatrice en forme de petit croissant de lune, souvenir précis d’une chute de bicyclette dans l’allée des marronniers, un été lointain où le soleil ne semblait jamais devoir se coucher.
« Éléonore… »
Le prénom m’échappa dans un souffle étranglé. Ma petite sœur. La cadette de la famille Beauregard, dont les journaux locaux avaient couvert la fuite ou l’enlèvement dix ans auparavant, avant que l’enquête ne s’enlise dans le marécage des pistes mortes et des rumeurs de fugue adolescente. Mon père, le respectable baron Charles de Beauregard, avait pleuré publiquement sa disparition, portant le deuil avec une dignité austère qui lui avait valu la compassion de toute la région. Il avait même fait ériger un cénotaphe au cimetière paroissial, sur lequel il allait déposer des roses blanches chaque dimanche matin, jusqu’au jour où une crise cardiaque l’avait emporté à son tour dans son vaste bureau, il y avait à peine trois semaines.
Et tout ce temps, elle était là.
Juste là, sous nos pas. Pendant que nous dînions au son du violoncelle dans la salle à manger attenante, pendant que nous riions lors des réceptions d’automne, pendant que je parcourais le plancher grinçant en révisant mes examens de droit. Dix pieds sous terre, séparée de notre monde civilisé par quelques centimètres de chêne massif et une chape de plomb.
« Maria, repris-je d’une voix sèche que je peinais à stabiliser, allez chercher une couverture en laine dans ma chambre. Apportez aussi une bassine d’eau tiède, un linge propre et un verre d’eau sucrée. Pas un mot à personne. Fermez la grille d’entrée à clef. Si quelqu’un approche, nous ne sommes là pour personne. »
L’employée hocha la tête convulsivement et s’enfuit vers l’office, ses pantoufles étouffant à peine le bruit de sa course désordonnée.
Resté seul avec le spectre de ma sœur, je m’approchai de l’orifice béant. Une odeur épouvantable en émanait, mélange âcre d’excréments anciens, d’humidité croupie, d’ammoniac et de métal rouillé. J’allumai la lampe torche de mon téléphone portable et dirigeai le faisceau blanc vers le trou. Ce que je découvris me glaça le sang.
Ce n’était pas une simple cave à vin condamnée. C’était une cellule minutieusement capitonnée avec des panneaux de liège et d’amiante, sans doute installés pour étouffer le moindre son. Une échelle de fer scellée dans la pierre descendait vers une cavité de trois mètres de côté. Au fond, une paillasse pourrie gisait près d’une chaîne fixée à un anneau mural, bien que le cadenas fût ouvert. Sur une table de fortune en plastique bon marché reposaient des bouteilles d’eau vides, des barquettes d’aluminium écrasées et des paquets de biscuits secs dont la date de péremption remontait à plusieurs mois. Il y avait aussi un seau hygiénique, et, dans un coin, une pile de cahiers d’écolier dont les pages semblaient noircies d’une écriture fiévreuse.
Un frisson glacial me parcourut l’échine. Le cadenas était ouvert, mais les vivres n’avaient manifestement pas été renouvelés depuis des semaines. Précisément depuis la mort de mon père.
Mon esprit refusa d’abord l’évidence, repoussant cette conclusion monstrueuse avec le réflexe de survie d’un fils qui avait admiré l’homme intègre, le bienfaiteur local, le patriarche silencieux et dévoué. Mais la réalité physique du cachot ne laissait aucune place au doute raisonnable : quelqu’un descendait ici régulièrement pour la maintenir en vie à huis clos. Et la seule personne qui possédait les clés exclusives du salon fermé à clé les mercredis après-midi, la seule personne qui refusait que l’on passe l’aspirateur sur cette partie spécifique du tapis persan, c’était Charles de Beauregard.
Un gémissement étouffé me fit sursauter. Éléonore bougeait. Ses doigts osseux s’agrippaient aux franges du tapis comme s’il s’agissait d’une falaise au-dessus d’un précipice. Ses lèvres gercées, fendues par la sécheresse, s’ouvrirent avec effort.
« Ju… Julien ? » croassa-t-elle. Sa voix n’était plus qu’un froissement de feuilles mortes, un son guttural qui semblait lui écorcher le gosier.
« Je suis là, Éléonore. Tu es sortie. C’est fini. Tu es en sécurité. »
Ses yeux écarquillés me scrutèrent, oscillant entre la folie d’un animal traqué et une lueur de lucidité désespérée. Elle tenta de se redresser, mais ses membres inférieurs, visiblement atrophiés par une décennie d’immobilité forcée, refusèrent de la porter. Elle retomba lourdement, sa main tremblante cherchant frénétiquement ma manche.
« Il… il est en haut ? souffla-t-elle dans une convulsion de terreur panique. Il arrive ? L’heure du thé… il arrive avec la boîte… »
« Non, Éléonore. Père est mort. Il est mort il y a trois semaines. Il ne reviendra plus jamais. »