Dans cette maison, tu n’es personne, lui cria Sofia avec un mépris venimeux qui déformait ses traits autrefois avenants. Tu n’es qu’une bouche inutile, une ombre qui souille mon salon avec tes vieilleries et ton odeur de pauvreté.

Sans la moindre pitié, la jeune femme arracha le cadre de ses doigts tremblants et le projeta de toutes ses forces contre le sol en marbre d’Italie. Le verre explosa dans un fracas sec et tranchant, éparpillant les éclats argentés tout autour d’elles, déchirant la vieille photographie en noir et blanc de mon père défunt. Ma mère s’aplatit sur les dalles lustrées, rampant entre les débris coupants, tâchant désespérément de rassembler les lambeaux du seul souvenir matériel qui lui restait de son époux. Le sang perla à ses doigts décharnés, se mêlant au liquide rubis répandu sur la pierre polie.

Sofia leva la main avec une rage froide, prête à abattre une nouvelle violence sur cette nuque fragile.

Mais avant que sa paume ne pût effleurer la peau de ma mère, une poigne de fer la stoppa net en plein vol.

J’étais là, trempé par le déluge de la nuit, les cheveux ruisselants d’une eau glacée qui contrastait violemment avec la lave en ébullition coulant dans mes veines. J’étais rentré plus tôt de mon chantier au port, dévoré par une angoisse sans nom que la pluie torrentielle n’avait fait qu’aviver. J’avais poussé les battants de chêne sans bruit, juste à temps pour voir l’insoutenable. La gifle que je lui assénai partit d’un réflexe viscéral, précis, lourd de toutes les colères du monde. Elle la fit tituber en arrière, sa main manucurée plaquée contre sa joue rougie, les yeux écarquillés par une stupéfaction absolue.

Mon regard dardait dans le sien avec une sauvagerie qu’elle n’avait jamais connue chez moi. Je pointai l’antichambre grande ouverte sur la bourrasque nocturne, et ma voix ne fut plus un appel à la raison, mais un rugissement qui fit trembler les lustres de cristal.

Hors de ma maison.

Je m’agenouillai immédiatement près de ma mère, écartant les bris de verre à mains nues pour l’envelopper de mon manteau trempé mais chaud. Elle tremblait comme une feuille prise dans la tempête, ses petites mains calleuses pressant contre mon torse les morceaux déchiquetés du portrait paternel. À cet instant précis, en sentant la fragilité désarmante de son squelette contre ma poitrine, en voyant ce vin couler comme une profanation sur ses tempes blanches, un serment irrévocable s’imprima dans ma chair : plus jamais, tant que je respirerais, nul être humain ne poserait un regard de travers sur celle qui m’avait porté.

Tu oses me toucher, bégaya Sofia en reprenant ses esprits, la voix étranglée par une fureur hystérique. Tu oses lever la main sur ta propre femme pour cette vieille folle qui salit tout sur son passage ? Tu as oublié d’où tu viens, Julien ? Tu as oublié qui a payé pour nos réceptions d’affaires ? Tu as oublié la réputation de mon père ?

Je ne tournai même pas la tête pour lui accorder un regard. Je soulevai ma mère dans mes bras avec une infinie délicatesse, constatant avec effroi à quel point elle avait perdu de la masse depuis les derniers mois, à quel point sa peau était diaphane. Elle pesait le poids d’un oiseau blessé. Je l’emportai loin de cette créature, montant les marches d’escalier vers ma propre chambre, laissant derrière moi les glapissements d’une femme dont je ne reconnaissais plus l’âme.

Dans la salle de bains, la vapeur chaude s’éleva rapidement, chassant le froid pénétrant qui semblait avoir pétrifié les os de ma mère. Avec un linge imbibé d’eau tiède, j’essuyai patiemment ses cheveux, frottant doucement la lie pourpre qui avait taché sa peau fine. Mes mains, épaissies par des années de travail sur les chantiers maritimes, se faisaient d’une légèreté presque maternelle. Elle ne pleurait plus à voix haute ; seules de lourdes larmes muettes continuaient de rouler dans les sillons creusés par les épreuves sur ses pommettes.

Pardonne-moi, Julien, murmura-t-elle d’une voix cassée qui me déchira l’estomac. C’est moi qui ai tout gâché. J’ai heurté la carafe avec mon coude en nettoyant le buffet. Elle avait raison, je suis devenue maladroite avec mes vieux doigts. Je ne devrais pas être un fardeau pour vous deux. Elle est ta femme, mon fils… tu ne devais pas la frapper pour moi.

Tais-toi, maman, implorai-je, la gorge serrée par une peine indicible. Tais-toi, par pitié. Tu n’as rien fait. C’est moi le coupable. C’est moi qui ai été aveugle au point de laisser entrer une hyène sous le toit que tu as bâti de tes sacrifices.

Les souvenirs me frappèrent alors avec la brutalité d’une vague d’hiver. Comment avais-je pu en arriver là ? J’avais grandi dans une bicoque au bord de l’estuaire, où le vent s’engouffrait par toutes les jointures du bois. Mon père était mort en mer quand j’avais sept ans, son corps n’ayant jamais été rendu par les marées. Ma mère s’était alors brisé le dos à laver le linge des riches notables de la ville haute, les mains brûlées par la soude et le savon noir, nuit et jour, pour que je puisse aller à l’école avec des souliers cirés et un cartable neuf. Elle se privait de souper trois soirs par semaine, prétextant un mal de ventre soudain, pour que je puisse finir le peu de bouillon et de pain noir qu’il restait dans la soupière.

Puis, le travail acharné avait fini par porter ses fruits. J’avais fondé ma compagnie de transport fluvial et maritime. Les contrats avaient afflué, l’argent avait coulé, transformant le fils de la lavandière en un jeune armateur courtisé de la haute bourgeoisie provinciale. C’est là que Sofia était apparue, vêtue de soies chatoyantes, fille d’un banquier influent, souriante, charmante, enveloppée de parfums capiteux et de manières impeccables. Elle m’avait séduit avec une facilité déconcertante, moi qui n’avais connu que la sueur et la rudesse des quais. J’avais cru voir en elle l’élégance, la bonté, le couronnement de mon ascension sociale.