Assis sur un banc en granit gelé, son père Ronan, soixante-treize ans, ancien docker aux mains calleuses et au cœur gravement affaibli, grelottait sous un vieux caban d’hiver râpé. Ses deux vieilles valises en carton ficelées reposaient dans le gravier givré à ses pieds.

Erwan se précipita, la voix brisée par l’effroi en découvrant les lèvres cyanosées du vieil homme.

« Papa ! Que fais-tu dehors dans cette tourmente glaciale alors que ton cœur est si faible ? »

Ronan leva des yeux baignés d’une immense tristesse, ses doigts tremblants serrés contre le drap grossier de sa manche :

« On voulait simplement être là pour ton grand soir, Erwan… mais la demoiselle nous a chassés en déclarant que des dockers ruineraient le prestige aristocratique de ta réception. »

Les portes vitrées de la galerie s’ouvrirent avec morgue. Constance apparut sous la clarté étincelante des grands lustres en cristal, drapée dans une somptueuse étole en vison brun, une coupe de champagne à la main et un rictus méprisant :

« Enfin Erwan ! Les plus grands magnats maritimes sont réunis. Tu ne comptais pas faire entrer ces mendiants dans une soirée d’un tel standing ! »

La colère fit exploser Erwan :

« Constance… cet homme est mon père ! C’est en déchargeant des cales sous la tempête qu’il a financé mes premiers navires ! »

Constance descendit les marches d’un pas sec. D’un revers de main sauvage et sans pitié, sa main gantée gifla avec férocité le vieil homme. Le claquement brutal résonna contre les murailles de granit. La casquette de marin de Ronan vola sur les dalles tandis que le champagne éclaboussait son col usé.

Ivre de fureur, Erwan s’interposa, arracha son alliance de fiançailles et la projeta au sol :

« Le mariage est immédiatement annulé ! »

C’est alors que Ronan murmura d’une voix mourante, la main crispée sur son cœur malade :

« Erwan… elle a bloqué tous les appels de mon cardiologue pour que tu ignores l’urgence de mon malaise… »

Constance devint livide alors qu’Erwan appelait la sécurité.

La pluie commença à se mêler au grésil, fouettant la cour pavée comme une volée d’aiguilles. Erwan s’agenouilla sans se soucier de son costume de drap italien, soutenant la nuque de son père dont le souffle se faisait court, rauque, sifflant comme les haubans d’un gréement battu par la tempête. Les doigts du vieillard étaient gelés, d’une rigidité inquiétante.

« Yannick ! » cria Erwan en direction du vestibule où se tenait le majordome, un ancien matelot qui avait servi sur les chalutiers avant de prendre la direction de la domesticité du manoir. « Yannick, préviens le SAMU immédiatement ! Urgence absolue, arrêt cardiaque imminent ! Et fais monter une couverture chauffante, tout de suite ! »

Yannick ne posa pas une question. Il jeta un regard d’un mépris tranchant à Constance, qui se tenait immobile sur les marches, le bras encore figé par son geste féroce, avant de s’élancer à l’intérieur en tirant son téléphone satellite.

Constance tenta de reprendre contenance. Elle réajusta son étole d’un mouvement sec des épaules, lissant la fourrure avec une affectation ridicule tandis que le vent d’ouest faisait voltiger ses mèches platine.

« Tu te donnes en spectacle, Erwan », lâcha-t-elle, la voix vibrante d’un fiel à peine retenu. « Tu perds la tête pour un paysan qui sent la sueur et la marée. Regarde-toi, à genoux dans la boue comme un chien. Les Van Houten et les Morvan observent depuis les baies du grand salon. Tu crois qu’ils vont te confier la gestion des terminaux méthaniers s’ils voient que tu es incapable de faire régner l’ordre dans ta propre famille ? »

Erwan ne daigna même pas lever les yeux vers elle. Il déboutonna son manteau de laine vierge, s’en dépouilla d’un geste brusque malgré le froid qui lui mordait les épaules, et en enveloppa le buste de son père.

« Tiens bon, vieil homme. Regarde-moi, papa. Ne ferme pas les yeux. Tu m’entends ? Reste avec moi. »

Ronan entrouvrit des paupières lourdes. Ses lèvres bleuies par l’hypothermie tremblaient convulsivement.

« Elle… elle a pris mon traitement ce matin, Erwan… Elle disait que… que je ferais honte… que si je devais crever, il fallait que ce soit loin de ses invités… »

Un frisson glacial, qui n’avait rien à voir avec la bourrasque bretonne, traversa l’échine du jeune armateur. Ce n’était plus du mépris social. C’était une tentative de meurtre dissimulée sous les oripeaux de l’étiquette mondaine.

Trois gardes de sécurité, de solides gars du port embauchés pour surveiller le parc durant la réception, déboulèrent au pas de course sous les ordres de Yannick. Leurs visages burinés par les embruns se durcirent instantanément en reconnaissant l’homme à terre.

« Monsieur Ronan ! » souffla Marc, le chef de poste, dont le propre père avait partagé les quarts de nuit sur les quais avec Ronan trente ans plus tôt. « Bon sang, qu’est-ce qui s’est passé ? »

« Portez-le dans le petit salon d’attente, près de la cheminée », ordonna Erwan d’une voix basse, presque atone, une voix d’où toute chaleur s’était retirée pour ne laisser place qu’à un acier trempé dans la glace. « Marc, toi et deux hommes, vous ne quittez pas mon père d’une semelle jusqu’à l’arrivée de l’équipe médicale. Si quelqu’un essaie d’approcher sans mon accord explicite, vous l’abattez s’il le faut. Yannick, garde les portes de la cour fermées. Personne ne sort. Personne ne prend sa voiture. »

« Erwan, c’est grotesque ! » s’écria Constance en voyant les dockers soulever avec d’infinies précautions le corps brisé de Ronan pour le transporter à l’intérieur. « Tu oses donner des ordres pareils chez moi ? »