Vera Nikolaevna ne cilla même pas. Sa silhouette droite, presque militaire dans son corsage empesé, dominait l’assemblée tétanisée. Son visage, d’ordinaire si composé, s’était durci en un masque d’acier impitoyable. Ses yeux brillaient d’une flamme sombre, nourrie par une haine sourde et calculée qui semblait avoir attendu des mois, peut-être des années, pour trouver son exutoire.
« Justement, Anatoli ! C’est ton soixante-cinquième anniversaire, et je refuse de laisser une voleuse et une hypocrite profaner ce jour sacré sous mon propre toit ! » Sa voix claqua comme un coup de fouet dans le salon exigu.
Le silence qui suivit fut suffocant. On n’entendait plus que le ronronnement lourd du vieux réfrigérateur dans la cuisine et le grésillement fragile de l’ampoule au-dessus de la table. Valentina Ivanovna baissa la tête, visiblement gênée d’assister à un tel déchirement intime, tandis que son époux Mikhaïl Petrovitch contemplait son verre de vodka sans oser esquisser le moindre mouvement. Irina resserra son écharpe autour de ses épaules, cherchant désespérément le regard d’Alexey, qui demeurait muet et pétrifié.
Svetlana sentit le sol se dérober sous ses pieds. L’air semblait s’être raréfié dans la pièce, brûlant ses poumons à chaque inspiration. Le rouge de la honte céda la place à une pâleur spectrale. Son cœur cognait furieusement contre ses côtes, un bruit assourdissant qui résonnait dans ses oreilles comme un glas.
« Une voleuse ? » souffla Svetlana, sa propre voix lui paraissant lointaine, étrangère. « Mais de quoi parlez-vous, Vera Nikolaevna ? »
Dmitry s’interposa, les traits déformés par la panique et la confusion. Il jeta un regard suppliant à sa mère, les bras ballants.
« Maman, assieds-toi, s’il te plaît. Tu délires… Svetlana n’a rien fait ! Tu as bu un verre de trop, ou c’est la fatigue de la cuisine. Arrête ça tout de suite ! »
« Ne me donne pas d’ordres, Dmitry ! Tu es aveugle ! » rugit la maîtresse de maison en pivotant vers son fils avec un mépris glacé. « Tu as toujours été trop bon, trop naïf, exactement comme ton père ! Tu as laissé entrer cette intrigante dans notre famille sans voir clair dans son jeu ! Mais une mère voit tout. Une mère sait ! »
D’un geste théâtral, Vera Nikolaevna plongea la main dans la poche profonde de son tablier de service et en extirpa un épais dossier de plastique noirci, qu’elle jeta violemment au milieu de la table, renversant au passage une salière dont les grains blancs s’éparpillèrent sur le tissu fleuri.
« Regarde ! Regardez tous ! » lança-t-elle à l’assemblée, les narines frémissantes. « Vous croyez tous que la petite Svetlana est une sainte ? Une employée modèle des archives municipales, douce, réservée, qui ne ferait pas de mal à une mouche ? C’est une prédatrice ! »
Anatoli Viktorovitch prit le dossier d’une main hésitante, mais Vera le lui arracha des mains pour en sortir des feuilles volantes qu’elle brandit comme des trophées.
« Depuis six mois, je me posais des questions, » poursuivit Vera, le débit rapide et saccadé, chaque syllabe aiguisée comme une lame. « L’argent de la succession de ma sœur Olga, les économies que nous gardions pour acheter la datcha de nos vieux jours… Tout s’est volatilisé de notre compte d’épargne commun le mois dernier. Trois millions de roubles ! Anatoli pensait à une erreur bancaire, il refusait d’y croire. Et puis, la semaine dernière, j’ai vu Svetlana sortir d’une agence immobilière du centre-ville, un contrat à la main. J’ai payé un détective privé avec mes propres bijoux de famille pour vérifier. Et voici la vérité ! »
Elle jeta les photographies sur la table. On y voyait Svetlana franchissant le seuil d’une banque, puis discutant au café avec un homme d’âge mûr vêtue d’un costume élégant, et enfin signant un document devant un notaire.
« Cette femme s’est acheté un deux-pièces flambant neuf dans le quartier de Primorsky avec notre argent ! Elle a profité des procurations bancaires que Dmitry lui avait imprudemment accordées pour siphonner notre compte familial ! Elle prépare sa fuite depuis des mois, et mon fils s’apprêtait à être jeté à la rue une fois plumé ! »
Les accusations retombèrent sur la pièce avec la violence d’une avalanche. Viktor, le collègue d’Anatoli, écarquilla les yeux, horrifié par le scandale. Dmitry, livide, ramassa les photos d’une main tremblante. Ses yeux faisaient des allers-retours frénétiques entre les clichés et le visage de son épouse.
« Sveta… » murmura Dmitry, sa voix brisée par l’incompréhension et un doute soudain, insidieux. « Sveta, qu’est-ce que c’est que ça ? C’est quoi cette histoire d’appartement ? Pourquoi tu ne m’as rien dit ? »
Svetlana regarda l’homme avec qui elle partageait son lit, son quotidien et ses espoirs depuis cinq ans. Dans son regard, elle ne vit pas la confiance inébranlable qu’un époux devait à sa femme. Elle y lut une fissure, une hésitation lâche, le poison du soupçon instillé par sa mère qui prenait instantanément racine dans son esprit faible. C’était cela, le coup de grâce. Non pas les hurlements venimeux de sa belle-mère, mais la capitulation immédiate de son mari.
La terreur et l’accablement qui paralysaient Svetlana s’évaporèrent soudain, laissant place à une lucidité glaciale, une colère blanche et nette qui redressa son échine. Elle se leva lentement de sa chaise. Sa robe bleu marine tomba impeccablement le long de ses jambes. Elle ne tremblait plus.
« Tu me demandes ce que c’est, Dmitry ? » dit-elle d’une voix posée, dont le calme contrastait effroyablement avec la fureur hystérique de Vera. « Tu oses me regarder et me demander si j’ai volé l’argent de tes parents ? »
« Réponds au lieu de faire l’offusquée ! » aboya Vera Nikolaevna, triomphante de voir son fils fléchir. « Tu ne peux pas nier l’évidence ! Voici le relevé bancaire falsifié, voici le virement suspect parti de notre banque vers un compte de dépôt bloqué à ton nom de jeune fille ! Tu croyais que ton petit boulot insignifiant aux archives te permettrait de couvrir tes traces ? Tu as profité de la confiance de mon mari et de mon fils pour nous dépouiller ! Dehors ! Quitte cette maison avant que j’appelle la police ! »