« Vous n’avez rien à me dire, Monsieur Mendoza », déclara la jeune fille sans la moindre inflexion de panique. « Ma mère m’a tout raconté hier soir. Chaque mot, chaque lâcheté, chaque mensonge. Vous avez passé dix-neuf ans à vivre confortablement avec le mensonge de votre mère parce que cela vous arrangeait. C’était plus facile, n’est-ce pas ? Plus facile de croire que la bonne avait pris l’argent et s’était débarrassée du problème plutôt que de renoncer à votre héritage. »

« Ce n’est pas si simple ! » s’écria Alejandro, la voix brisée par le remords. « J’étais jeune, j’étais terrorisé par mon père… Ma mère contrôlait chaque aspect de ma vie, elle m’a isolé, elle m’a fait croire que Clara me détestait ! J’ai passé ma vie dans le regret, Lucía ! Dès que j’ai su la vérité hier soir, j’ai tout quitté. Je suis parti de la villa. Je ne remettrai plus jamais les pieds chez ma mère ! Je veux réparer. Je veux financer tes études, t’acheter un appartement, te donner mon nom ! »

« Gardez votre nom », répliqua Lucía d’un ton qui fit frémir le silence de l’atelier. « Le mien me convient parfaitement. Il a été porté par une femme qui a lavé le linge de votre famille jusqu’à s’en détruire les articulations, et par une autre qui a passé quinze ans dans une pension pour que je ne manque de rien. Votre nom est souillé par la honte et la pourriture de vos compromis. »

Alejandro chancela comme sous un coup physique. Il chercha l’appui d’un regard auprès de Clara, mais n’y trouva que la même dignité inflexible.

« Monsieur Mendoza », intervint alors le professeur Vargas d’un ton sévère, s’interposant avec fermeté, « je connais votre famille car votre mère siège au conseil de mécénat de notre fondation. Mais cet atelier est un lieu de travail et de respect. Si vous ne quittez pas les lieux immédiatement, je fais intervenir la sécurité du musée. »

À la mention de sa mère, Alejandro parut se réveiller d’un cauchemar. Il passa une main tremblante sur son front moite.

« Ma mère… » murmura-t-il, un éclair d’angoisse traversant ses traits tirés. « Clara, c’est pour cela aussi que je suis venu. Tu ne la connais pas. Tu ne sais pas jusqu’où elle peut aller quand on lui tient tête. Ce matin, à l’aube, elle a convoqué le président du conseil d’administration de l’Institut. Elle veut faire annuler la bourse d’apprentissage de Lucía sous prétexte de restrictions budgétaires. Elle prétend que la place doit revenir au fils d’un de ses amis banquiers. »

Clara retint un haut-le-cœur. La haine de Mercedes était sans fond. Même démasquée, même couverte d’opprobre dans l’intimité de son foyer, elle continuait d’écraser ceux qui refusaient de ramper.

« Elle n’en aura pas le temps », résonna une voix ferme depuis l’entrée de la verrière.

Isabel Mendoza avançait d’un pas déterminé sur le plancher de l’atelier. Elle était vêtue d’un élégant tailleur sombre, une serviette de cuir sous le bras. Son allure respirait l’autorité et la rigueur des prétoires où l’on ne tolère pas les faux-semblants.

« Isabel ? » fit Alejandro, décontenancé. « Que fais-tu ici ? »

« Ce que tu aurais dû faire il y a vingt ans, mon pauvre frère : protéger les innocents contre la folie de notre mère », répliqua-t-elle sans le regarder.

Elle s’avança vers le professeur Vargas et lui tendit une chemise cartonnée ornée du sceau d’un cabinet juridique madrilène de premier plan.

« Professeur Vargas, voici une injonction conservatoire doublée d’une notification officielle. En tant qu’avocate représentant la succession de feu mon père, Don Fernando Mendoza, je vous informe que les fonds alloués au mécénat de cet institut proviennent d’une fiducie familiale dont ma mère n’a plus la gestion exclusive. J’ai déposé ce matin à la première heure un recours pour abus de biens sociaux et conflit d’intérêts contre Mercedes Mendoza. Si le conseil d’administration cède à ses pressions pour évincer Mademoiselle Clara ou sa fille, la fondation sera privée de l’intégralité de notre dotation annuelle, et le scandale éclatera dans la presse financière dès demain midi. »

Le vieux professeur ajusta ses lunettes, parcourut rapidement les feuillets timbrés et leva des yeux stupéfaits sur Isabel.

« Ma chère Maître Mendoza… personne ici ne souhaite céder aux caprices de votre mère », dit Vargas d’un ton posé. « Le talent de Mademoiselle Lucía est exceptionnel, et son admission a été validée par un jury indépendant. Si vous garantissez que la fondation ne sera pas prise en otage par vos querelles de famille, sa place est assurée. Elle commence dès aujourd’hui. »

Un soupir de soulagement imperceptible s’échappa des lèvres de Clara. Ses yeux croisèrent ceux d’Isabel ; un hochement de tête silencieux scella entre les deux femmes un pacte scellé dans la justice et le dégoût des privilèges arrogants.

Isabel se tourna alors vers son frère. Son regard était dénué de colère, mais chargé d’une pitié écrasante.

« Quant à toi, Alejandro », dit-elle doucement, « si tu veux un jour mériter de regarder cette jeune fille en face, commence par assumer tes actes d’homme. Ne viens pas ici pleurnicher sur ton enfance volée. Rentre à la villa, fais tes valises, prends un avocat et aide-moi à démanteler l’empire de mensonges sur lequel notre mère règne depuis trop longtemps. C’est le seul chemin qui te reste. Tout le reste n’est que lâcheté déguisée en repentir. »

Alejandro resta là, immobile, au centre de l’atelier baigné par la lumière grise du matin d’hiver. Il regarda Lucía une dernière fois. La jeune femme avait déjà repris son scalpel et se penchait sur une toile du dix-septième siècle dont le vernis noirci masquait les couleurs d’origine. Elle grattait avec une précision millimétrique, retirant la crasse accumulée par les siècles pour faire renaître la vérité de l’œuvre. Elle n’accorda pas un seul regard de plus à l’homme qui se tenait là.