Je l’avais toujours considéré comme loyal.

Mais la loyauté, dans notre monde, était souvent une manière élégante de désigner la peur ou l’intérêt.

Armand savait que mes affaires criminelles me rapportaient beaucoup d’argent.

Il savait aussi que j’avais commencé à me lasser de certaines violences.

Quelques semaines auparavant, je lui avais demandé pourquoi plusieurs commerçants se plaignaient de pressions.

Il m’avait assuré qu’il s’agissait de conflits entre entreprises locales.

Je n’avais pas insisté.

C’était ma responsabilité.

Je lui avais confié du pouvoir, accepté des revenus suspects et préféré ne pas connaître tous les détails.

À présent, une jeune fleuriste pauvre me montrait les conséquences de cette indifférence.

« Je veux te poser une question », m’a dit Juliette.

Je l’ai regardée.

« Si tes hommes me prennent de l’argent, mais que tu ne regardes jamais d’où vient ta fortune, est-ce que ça te rend innocent ? »

J’ai ouvert la bouche.

Aucune réponse ne m’est venue.

Elle a replié l’enveloppe.

« Je ne crois pas. »

J’ai voulu appeler Armand.

Juliette a immédiatement secoué la tête.

« Pour faire quoi ? Lui ordonner de frapper quelqu’un ? »

« Pour comprendre ce qui s’est passé. »

« Alors commence par écouter les gens qui ont subi ses menaces. »

Je me suis arrêté.

Pendant des années, j’avais réglé mes problèmes en donnant des ordres.

Lorsqu’un rival me menaçait, je cherchais comment le punir.

Lorsqu’un employé me désobéissait, je voulais le remplacer.

Je ne savais presque jamais demander pardon.

Encore moins attendre qu’une autre personne décide si elle voulait me parler.

« Tu as raison », ai-je finalement murmuré.

Juliette m’a examiné avec méfiance.

« Ce ne sont que des mots. »

« Je sais. »

Elle a regardé les fleurs écrasées sur le quai.

« Alors montre-moi ce que tu vas en faire. »

Mon premier réflexe a été de proposer de remplacer tout son stock.

Elle a refusé.

« Mes pertes doivent être déclarées correctement. Je ne veux pas d’une enveloppe mystérieuse. »

Elle voulait que les commerçants puissent travailler sans intimidation.

Elle voulait récupérer les sommes indûment exigées.

Et elle voulait que les hommes responsables cessent de terroriser le marché.

Je n’avais pas le droit de lui imposer une autre solution sous prétexte que j’étais riche.

Cette réalité m’a dérangé.

Puis elle m’a soulagé.

Pour la première fois, quelqu’un attendait de moi autre chose que de l’argent ou des représailles.

Les deux hommes qui m’avaient attaqué appartenaient à un groupe rival dirigé par Benoît Lemaire.

Je savais que Benoît voulait étendre son influence sur plusieurs activités parisiennes.

Mais l’enquête allait révéler quelque chose de plus inquiétant.

Armand entretenait depuis des mois des contacts secrets avec certains de ses hommes.

Il avait profité de mon absence des affaires quotidiennes pour détourner de l’argent et développer ses propres extorsions.

Lorsque j’avais commencé à demander des explications, Armand avait eu peur.

Il avait laissé circuler des informations sur mes déplacements.

L’embuscade devait provoquer une guerre entre groupes rivaux, me pousser à riposter et détourner l’attention de ses activités.

Il pensait que je choisirais la vengeance.

Il connaissait l’ancien Raphaël.

Celui qui répondait à chaque provocation par une démonstration de force.

Il n’avait pas prévu qu’une fleuriste interviendrait.

Ni que je commencerais à écouter les personnes qu’il avait exploitées.

Quelques jours après l’attaque, j’ai rencontré un avocat indépendant.

Je lui ai expliqué que je voulais cesser mes activités criminelles et coopérer avec les autorités.

Il ne m’a pas félicité.

Il m’a averti qu’un simple ordre téléphonique ne pouvait ni dissoudre légalement des sociétés ni effacer des infractions.

Les entreprises devaient être examinées.

Les victimes devaient être entendues.

Et je devais accepter ma part de responsabilité.

« Vous comprenez que vous risquez des poursuites ? » m’a-t-il demandé.

J’ai pensé à Juliette.

À son tablier marron, à ses baskets usées et aux enveloppes qu’elle conservait malgré ses difficultés financières.

« Oui », ai-je répondu.

J’avais prononcé des mots spectaculaires sur le quai.

Désormais, je devais leur donner un sens.

Juliette n’a pas accepté de devenir ma confidente du jour au lendemain.

Elle avait ses propres préoccupations.

Le marché connaissait une mauvaise saison.

Sa mère avait besoin de soins réguliers.

Et plusieurs commerçants avaient peur de perdre leur activité s’ils dénonçaient les extorsions.

Elle m’a clairement demandé de ne pas venir sur son lieu de travail sans invitation.

J’ai respecté sa décision.

Elle a transmis ses documents aux enquêteurs avec l’aide d’un conseil indépendant.

Les témoignages des autres commerçants ont permis d’établir l’étendue des pressions.

Les informations que j’ai fournies ont aidé à comprendre le rôle d’Armand et les relations entre les organisations impliquées.

Mais ma coopération m’exposait également.

Je ne pouvais pas dénoncer les crimes commis par mes associés tout en oubliant ceux que j’avais moi-même ordonnés ou tolérés.

Lorsque je l’ai expliqué à Juliette, elle m’a regardé sans sourire.

« C’est la première chose vraiment honnête que tu me dis. »

Cette phrase m’a fait plus de bien que tous les compliments que j’avais reçus dans ma vie.

Armand a tenté de me contacter.

Il voulait me convaincre que nous pouvions encore tout régler entre nous.

Il parlait de loyauté.

De trahison.

De l’argent que nous risquions de perdre.

Je lui ai répondu que je ne participerais à aucune vengeance et que les faits seraient traités dans le cadre des enquêtes.

Il m’a insulté.

Puis il a raccroché.

Quelques semaines plus tard, il a été interpellé dans le cadre des investigations.

Benoît et les hommes impliqués dans l’embuscade ont également fait l’objet de procédures.

La justice a pris du temps.

Bien davantage que les quinze secondes durant lesquelles ma vie avait basculé au bord de la Seine.

Des comptes ont été examinés, des témoins entendus et des activités criminelles identifiées.

Des sommes ont pu être récupérées et utilisées, dans le cadre des procédures, pour indemniser certaines victimes.

Tous les préjudices n’ont pas été réparés.

Certaines personnes avaient perdu des années de travail.

D’autres ne faisaient plus confiance à personne.