Le premier coup de poing m’a envoyé contre la rambarde du quai.

J’ai senti le métal froid dans mon dos. Un homme a saisi ma veste tandis que son complice me frappait à nouveau.

« LÂCHEZ-MOI, BANDE DE TRAÎTRES ! »

Je m’appelais Raphaël Beaumont. J’avais trente-six ans, les cheveux noirs, une barbe de trois jours et un costume anthracite qui valait plus que le salaire mensuel de nombreux Parisiens.

Dans certains quartiers, mon nom suffisait à faire baisser les yeux.

Mais cet après-midi-là, au bord de la Seine, deux hommes avaient décidé de mettre fin à mon règne.

L’un d’eux a tenté de me faire basculer contre la rambarde. J’ai résisté, les mains agrippées au métal.

Puis un vacarme a éclaté derrière nous.

Un chariot rempli de pots de fleurs venait de heurter les jambes de mon agresseur.

Les pots se sont fracassés sur les pavés. Des bouquets rouges et jaunes ont roulé entre les chaussures des passants.

« COURS ! ILS VONT TE TUER ! »

Une jeune femme aux cheveux bruns ondulés me tirait par la manche.

Elle portait une robe crème, un tablier marron et des baskets usées.

Un agresseur l’a saisie par le bras.

Elle a crié.

Je me suis redressé, ai bloqué le mouvement de l’homme et l’ai repoussé contre une pile de caisses.

« NE LA TOUCHE PAS ! »

Le deuxième rival a foncé vers nous.

Je me suis interposé, puis nous avons reculé vers l’étal de fleurs.

La jeune femme m’a regardé droit dans les yeux.

« JE ME FICHE QUE TU SOIS MAFIEUX ! ARRÊTE DE FAIRE SOUFFRIR LES AUTRES ! »

J’ai sorti mon téléphone.

Mon lieutenant a répondu immédiatement.

« Patron ? »

« DISSOLVEZ MON ORGANISATION ! JE RENONCE À TOUT ! »

La jeune femme m’a entraîné vers une rue fréquentée pendant que les deux agresseurs s’éloignaient à l’approche des passants.

Je pensais avoir pris la plus grande décision de ma vie.

Je me trompais.

Car cette fleuriste allait bientôt me révéler que mon empire avait détruit bien davantage que je ne l’imaginais.

Elle s’appelait Juliette Moreau.

Elle avait vingt-quatre ans et travaillait depuis plusieurs années dans un petit marché aux fleurs installé près des quais parisiens.

Sa mère, Jeanne, avait tenu l’étal avant elle.

Lorsque des problèmes de santé avaient contraint Jeanne à ralentir son activité, Juliette avait repris les commandes, les livraisons et les longues journées de vente.

Chaque matin, elle se levait avant l’aube pour choisir ses fleurs.

Elle préparait elle-même les bouquets, nettoyait les seaux et transportait des caisses parfois plus lourdes qu’elle.

Son commerce ne lui rapportait pas grand-chose.

Mais elle refusait de l’abandonner.

« Ma mère a passé vingt ans ici », m’a-t-elle expliqué plus tard. « Je ne voulais pas voir disparaître tout son travail. »

Juliette connaissait ses clients par leur prénom.

Elle savait quelles fleurs plaisaient aux personnes âgées, quels bouquets choisir pour des excuses et quelles couleurs apportaient un peu de douceur aux chambres d’hôpital.

Pour elle, vendre des fleurs ne consistait pas simplement à gagner de l’argent.

C’était offrir quelque chose de beau à des gens ordinaires.

Et cette beauté fragile était devenue la cible d’hommes appartenant à mon organisation.

Depuis plusieurs mois, des individus venaient réclamer de l’argent aux commerçants du marché.

Ils parlaient de frais de sécurité.

Ils affirmaient protéger les vendeurs contre les vols et les dégradations.

Mais ceux qui refusaient de payer retrouvaient parfois leurs marchandises abîmées ou recevaient des menaces.

Juliette avait conservé chaque enveloppe, chaque demande et chaque reçu.

Elle avait également encouragé plusieurs commerçants à signaler les incidents.

Peu avaient osé le faire.

L’un d’eux, un vendeur nommé Marcel, avait perdu une partie de ses économies après avoir payé pendant presque un an.

Une marchande de plantes avait fini par quitter le marché.

Juliette continuait de résister, même lorsqu’elle avait peur.

« Je n’ai pas les moyens de leur donner cet argent », disait-elle. « Et même si je les avais, pourquoi devrais-je payer pour avoir le droit de travailler ? »

Elle ignorait qui dirigeait réellement les hommes qui venaient les intimider.

Jusqu’au jour où elle avait aperçu un symbole sur l’une de leurs enveloppes.

Un lion entouré d’une couronne.

L’emblème que mes associés utilisaient depuis des années.

Après notre fuite, nous nous sommes arrêtés près d’un café.

Des témoins avaient alerté les secours et la police.

Je tenais mon bras douloureux contre mon corps.

Juliette avait du mal à reprendre son souffle.

« Tu es blessé ? » m’a-t-elle demandé.

« Rien de grave. »

Elle a regardé mon visage.

« Tu mens très mal. »

Malgré la situation, j’ai presque souri.

Personne ne me parlait ainsi.

Habituellement, les gens choisissaient leurs mots avec précaution lorsqu’ils connaissaient mon identité.

Juliette, elle, semblait uniquement préoccupée par le fait que je reste conscient et accepte l’aide proposée.

Je lui ai demandé pourquoi elle était intervenue.

Elle a haussé les épaules.

« Parce qu’ils allaient te tuer. »

« Tu ne me connaissais même pas. »

« Et alors ? »

Je suis resté silencieux.

Puis elle a ajouté :

« Mais ne crois pas que je vais t’admirer parce que tu as survécu. »

Elle a sorti de son panier une enveloppe froissée.

Sur le papier figurait mon emblème.

« Tes hommes viennent ici depuis des mois. Ils prennent notre argent et nous menacent. »

J’ai fixé l’enveloppe.

Je reconnaissais ce symbole.

Je reconnaissais aussi le nom de la société imprimé en bas.

Elle appartenait à une structure que je contrôlais indirectement.

« Qui t’a donné ça ? »

« Un homme qui prétendait travailler pour ton organisation. »

« Son nom ? »

« Armand Delmas. »

J’ai senti mon estomac se nouer.

Armand était mon lieutenant.

L’homme à qui je venais d’ordonner de dissoudre mon empire.

Je connaissais Armand depuis presque quinze ans.

Il avait commencé comme simple chauffeur avant de gagner ma confiance.

Il gérait désormais plusieurs activités et parlait en mon nom auprès de nombreux partenaires.