— Écoutez ma femme. Prenez votre gobelet en carton et dégagez vers les cuisines avant que je ne fasse intervenir la sécurité du vernissage. Vous faites honte à cette galerie. Vous ne comprenez manifestement rien à ce qui est exposé ici. Ces toiles sont réservées aux esprits raffinés, capables d’en saisir le sublime et surtout d’en payer le prix.
La femme inconnue ne recula pas. Elle prit une gorgée de son thé, regarda Antoine droit dans les pupilles, puis reporta son attention sur la toile ocre.
— Vous parlez de prix, monsieur, mais vous parlez peu de peinture. Ce tableau, par exemple… vous voyez cette déchirure de bitume qui traverse le fond d’ocre jaune ? Ce n’est pas du sublime. C’est la cicatrice d’une nuit de deuil. C’est la douleur pure d’un hiver sans feu, jetée sur le lin pour ne pas sombrer. Que pouvez-vous comprendre à la brûlure du manque, vous qui portez sur vous le montant de la faim d’un village ?
Le silence se fit soudain tout autour du petit groupe. Plusieurs collectionneurs s’étaient approchés, interloqués par le timbre assuré, la gravité presque royale de cette femme en haillons comparée à la futilité criarde de ses agresseurs.
Éléonore en devint livide d’indignation.
— Insolente ! hurla-t-elle à mi-voix, craignant d’attirer l’attention générale mais incapable de contenir sa fureur. Comment osez-vous ? Antoine, fais venir les gardes immédiatement ! Qu’on la jette sur le trottoir sous la pluie, c’est l’endroit exact où elle doit croupir !
Mais Antoine n’eut pas le temps de faire un geste.
Au fond de la galerie, les deux battants de la porte de verre menant aux bureaux privés s’ouvrirent avec fracas. Marc Lambert apparut enfin. Le grand directeur, cet arbitre suprême des élégances et des cotes internationales, l’homme devant lequel les ministres s’inclinaient et que les banquiers suppliaient pour obtenir une commission, s’avançait à grands pas. Il tenait dans ses mains un dossier en cuir sombre, l’air tendu, fébrile, les yeux balayant la foule avec une anxiété palpable.
Voyant le maître des lieux, le visage d’Éléonore s’illumina d’une joie féroce. Elle tenait sa revanche. Elle allait montrer à tous quelle place occupait son autorité dans ce microcosme.
— Marc ! cria-t-elle avec une familiarité feinte en fendant la foule pour aller à sa rencontre. Marc, mon cher ami, venez vite ! Il y a une situation déplorable dans votre salle d’honneur ! Une employée de ménage, une loqueteuse sans gêne est entrée pour insulter les invités et salir votre galerie ! Je vous demande de la faire expulser sur-le-champ !
Marc Lambert s’arrêta net. Il cligna des yeux, comme arraché à une transe profonde, et dévisagea Éléonore avec une incompréhension totale.
— De quoi parlez-vous, madame de Courcy ?
— De cette femme là-bas ! indiqua-t-elle d’un doigt rageur orné d’un diamant solitaire, pointant la silhouette tranquille en veste de laine. Regardez cette allure sordide ! Elle prétend nous expliquer l’art alors qu’elle n’est bonne qu’à passer la serpillère !
Marc Lambert tourna le regard vers l’endroit indiqué.
À la seconde où ses yeux se posèrent sur la femme au pantalon usé, son visage se décomposa. La pâleur qui envahit ses traits fut si soudaine que certains crurent à un malaise. L’homme laissa échapper un soupir tremblant, presque un sanglot de soulagement et d’émoi. Sans accorder un seul mot de plus à Éléonore, sans même la regarder, il bouscula poliment les courtisans médusés et se mit à marcher d’un pas précipité vers le fond de la salle.
Éléonore sourit, triomphante, glissant à l’oreille de son mari :
— Regarde, il va lui apprendre ce qu’il en coûte de défier notre rang.
Mais ce qui se produisit sous les regards braqués de deux cents personnes fit l’effet d’une déflagration silencieuse.
Arrivé à un mètre de la femme mal vêtue, Marc Lambert, l’homme le plus craint et le plus respecté du marché de l’art européen, s’arrêta net. Il baissa la tête avec une déférence absolue, presque religieuse, avant de prendre la main rugueuse, tachetée d’huile et d’encre, entre ses deux mains soignées.
— Hélène… souffla-t-il, la voix altérée par une émotion que personne ne lui connaissait. Tu es venue. Mon Dieu, j’ai cru jusqu’au dernier instant que tu me laisserais seul avec ce fardeau. Merci. Merci d’être là.
La femme sourit avec douceur, une tendresse sincère dans le regard, et serra la main du directeur.
— Je te l’avais promis, Marc. La série est achevée. Il fallait bien que je vienne voir comment la lumière de Paris se comportait avec mes ombres.
Un murmure sourd, pareil à une vague souterraine, commença à parcourir l’assemblée. Les verres de cristal s’immobilisèrent à mi-hauteur. Les conversations cessèrent net.
— Hélène ? balbutia un critique influent au premier rang. Hélène Vaneau… Maya Sol ?
Marc Lambert releva la tête, se tourna vers la foule et reprit toute son autorité naturelle, mais avec une solennité vibrante qui figea chaque invité sur place.
— Mesdames et messieurs, déclara le directeur d’une voix claire qui résonna sous les hauts plafonds, vous avez passé sept années à spéculer sur son existence. Vous avez dépensé des fortunes pour tenter d’acquérir ne serait-ce qu’une esquisse de sa main. Vous avez bâti des légendes sur son mystère. J’ai l’immense honneur, après un quart de siècle de silence et de travail solitaire dans les montagnes d’Auvergne, de vous présenter Hélène Vaneau, que le monde connaît sous le nom de Maya Sol.
Un silence de cathédrale tomba sur la galerie.
Les regards se braquèrent sur la femme en veste de laine. Cette silhouette méprisée une minute plus tôt n’était plus une mendiante ; elle était l’oracle, l’âme même de l’édifice, la créatrice vénérée dont chaque coup de pinceau dictait le cours de l’histoire de l’art contemporain. Sa simplicité n’était pas de la misère, c’était le détachement suprême de ceux qui créent le monde plutôt que de le consommer.
À cet instant précis, le visage d’Éléonore de Courcy devint d’une teinte cadavérique.