Dans un mouvement d’une rapidité fulgurante, le vieux Matteo, qui s’était dissimulé derrière un chariot de linge sale, projeta un lourd extincteur à poudre en plein visage du complice de Sergio. L’homme poussa un hurlement de douleur alors que le gaz sous pression lui brûlait les yeux. Le coup de feu partit dans le vide, faisant exploser un néon au plafond dans une pluie d’étincelles.
Profitant de la confusion, Beatrice assena un coup de genou féroce dans l’entrejambe du tireur aveuglé et ramassa l’extincteur pour frapper l’arme au sol, l’expédiant sous les casiers.
Sergio, furieux, tenta de faire feu sur Beatrice, mais Tommaso bondit sur son bras blessé, mordant la chair jusqu’au sang avec la férocité du désespoir. Sergio hurla de rage, projetant l’adolescent contre un chariot, mais la distraction avait suffi : Edoardo, qui s’était relevé, saisit une lourde barre de fer servant à caler les portes de la réserve et la fracassa de toutes ses forces contre le genou droit de Sergio.
L’articulation de l’homme céda dans un craquement sec. Sergio s’effondra au sol avec un gémissement bestial, son arme glissant hors de portée sur les dalles humides. Matteo se jeta sur lui, l’immobilisant de tout son poids tandis que Beatrice récupérait le pistolet et le braquait directement entre les deux yeux du tortionnaire.
« Pas un geste », ordonna-t-elle, le canon tremblant de fureur mais d’une précision mortelle. « Si tu respires trop fort, je te descends moi-même. »
Deux minutes plus tard, alertée par le coup de feu initial, une patrouille de la police d’État, qui surveillait discrètement les abords de l’hôtel sur signalement de Maître Valenti, fit irruption dans le sous-sol, armes au poing. Sergio et son complice furent menottés, plaqués au sol et traînés hors du bâtiment sous les cris de douleur du gardien déchu.
Mais la bataille n’était pas encore gagnée.
Au commissariat central, dans le bureau du procureur régional appelé en urgence à six heures du matin, la tension était à son comble. Lorenzo Rinaldi venait d’être extrait de sa cellule et conduit sur place par ses avocats, qui prétendaient encore que l’intrusion à l’hôtel était un guet-apens monté de toutes pièces par son ex-femme pour lui extorquer des aveux sous la contrainte.
Lorenzo entra dans la pièce, impeccable dans un costume civil que ses défenseurs lui avaient fait livrer, bien que les cernes sous ses yeux et la rigidité de sa mâchoire trahissent une angoisse dévorante. Lorsqu’il vit Beatrice, Tommaso et Edoardo assis autour de la table des magistrats, un rictus de dédain étira ses lèvres.
« Cette mascarade a assez duré, Monsieur le Procureur », déclara Lorenzo avec cette arrogance bourgeoise qui lui avait servi d’armure pendant des décennies. « Mon ex-femme manipule ces enfants pour des motifs d’héritage et de vengeance personnelle. Sergio est un fou furieux qui a agi de son propre chef. Vous n’avez aucune preuve matérielle reliant ma personne à ses délires sadiques ou à la mort accidentelle de mademoiselle Ferri. »
Le procureur ne répondit pas. Il tourna simplement l’écran d’un ordinateur portable professionnel vers l’assemblée et brancha la clé de titane que Tommaso venait de lui remettre.
Le dossier s’ouvrit. Il ne contenait qu’un seul fichier vidéo, daté du 14 novembre 2012, intitulé Salle_204.mp4.
Un silence de mort s’abattit sur la pièce.
Le procureur appuya sur lecture.
L’image tremblotante d’une caméra de sécurité privée montrait l’intérieur luxueux d’une suite de l’Hôtel Aurora. C’était la chambre 204, celle que la fondation réservait aux réunions confidentielles de son conseil d’administration. Sur l’enregistrement apparaissaient trois personnes : Giulia Ferri, jeune, élégante mais le visage blême d’effroi, tenant une pile de relevés bancaires ; Sergio, debout près de la porte ; et Lorenzo Rinaldi, assis dans un fauteuil de velours, un verre de cognac à la main.
La voix de Giulia retentit à travers les haut-parleurs, claire, précise, terrifiée mais courageuse :
« Tu as détourné quatorze millions d’euros de la fondation vers des comptes offshore au Panama, Lorenzo. Ces dons étaient destinés aux unités pédiatriques et aux orphelinats de la région. Si tu ne remets pas cet argent à sa place, je dépose ces dossiers sur le bureau du juge dès demain matin. »
Sur la vidéo, on vit Lorenzo poser calmement son verre. Son visage à l’écran ne reflétait aucune trace d’humanité.
« Tu ne feras rien du tout, Giulia », répondait Lorenzo d’un ton atone. « Parce que si tu sors de cet hôtel avec ces documents, Sergio ira chercher Tommaso à l’école. Tu ne le reverras jamais. Et si tu penses que la police te croira, regarde autour de toi. Tous les magistrats de cette ville mangent dans ma main. Tu es une simple employée instable que je ferai accuser de détournement. »
Puis, la caméra captura le moment précis où Giulia tentait de s’enfuir. Sergio la bloquait violemment. Lorenzo s’approchait d’elle, arrachait les dossiers de ses mains, puis se tournait vers son homme de main avec une froideur chirurgicale :
« Emmène le petit au lac ce soir. Enferme-le au sous-sol. Quant à elle, assure-toi que ses freins lâchent sur la route de la corniche avant qu’elle n’atteigne Milan. Que cela ressemble à une sortie de route due à la panique d’une voleuse en fuite. »
Dans le bureau du procureur, le fichier vidéo s’arrêta sur le regard horrifié de Giulia avant que l’enregistrement ne soit coupé.
Lorenzo Rinaldi était devenu blanc comme un linge. Ses mains se mirent à trembler de manière incontrôlable. Ses propres avocats s’étaient écartés de lui de plusieurs pas, baissant les yeux, incapables de soutenir le poids de ce qu’ils venaient d’entendre et de voir. Le crime n’était plus seulement un manquement moral ou une négligence coupable : c’était un assassinat avec préméditation, un enlèvement d’enfant et un complot mafieux documentés de sa propre voix et de son propre visage.
« Non… », balbutia Lorenzo, la voix brisée, regardant le procureur avec des yeux égarés. « C’est… c’est un montage. Une manipulation numérique… »