« Où allons-nous ? » demanda Edoardo, les yeux rivés sur les flammes lointaines.
« Là où tout a commencé », répondit Beatrice, les mains crispées sur le volant jusqu’à en blanchir les jointures. « À l’Hôtel Aurora. Si cette preuve existe, c’est notre seule chance de détruire Lorenzo avant qu’il ne nous assassine tous. »
Le trajet dura trois heures interminables à travers les collines toscanes et les faubourgs industriels. La nuit semblait ne jamais vouloir céder la place à l’aube. Tommaso, recroquevillé sur la banquette arrière, serrait la clé de laiton dans sa paume fermée. Edoardo ne le quittait pas du regard, lui massant doucement les épaules chaque fois que son aîné semblait sur le point de défaillir.
Lorsqu’ils arrivèrent devant l’Hôtel Aurora, il était un peu plus de quatre heures du matin. L’imposant palace néoclassique semblait dormir sous les réverbères mouillés de la place. La façade de marbre blanc, jadis théâtre des mondanités hypocrites de Lorenzo, se dressait comme une forteresse muette.
Beatrice ne passa pas par l’entrée d’honneur. Elle gara le véhicule dans une ruelle adjacente et contourna l’édifice jusqu’au quai de déchargement des cuisines. Là, elle tambourina trois coups brefs contre la porte de service en acier, conformément à ce qu’elle avait convenu plusieurs mois plus tôt avec Matteo, le vieux chef cuisinier qui avait nourri Tommaso lors de sa première évasion.
Le judas métallique s’ouvrit, dévoilant les yeux plissés et méfiants de Matteo. En reconnaissant Beatrice et les deux enfants trempés jusqu’aux os, le vieil homme déverrouilla la porte sans un mot et les fit entrer dans la chaleur des fourneaux encore tièdes.
« Madame Rinaldi… qu’est-ce qui se passe ? J’ai vu aux informations pour l’évasion de ce monstre », chuchota Matteo en leur tendant des tabliers propres pour se sécher.
« Sergio est à nos trousses », coupa court Beatrice, le souffle court. « Tommaso a une clé. Les anciens casiers du sous-sol, ceux de l’intendance avant la rénovation de 2018. Sont-ils toujours là ? »
Matteo pâlit. « Oui, dans la réserve désaffectée derrière la chambre froide. Mais vous ne pouvez pas traîner ici. La sécurité de nuit a été changée il y a deux semaines par la direction générale de la fondation. Deux hommes patrouillent dans les couloirs. Ce ne sont pas des vigiles ordinaires, madame. Ils ont des oreillettes et des armes de poing sous leurs vestes. »
Le piège s’était refermé plus tôt qu’ils ne le pensaient. Lorenzo avait anticipé que Tommaso pourrait tenter de récupérer les ultimes traces laissées par sa mère.
« Emmène-nous aux casiers, Matteo. Tout de suite », ordonna Beatrice avec une fermeté qui ne tolérait aucune réplique.
Les quatre fugitifs s’engagèrent dans les entrailles de l’hôtel. C’était un dédale de couloirs carrelés de blanc, où résonnait le bourdonnement sourd des compresseurs frigorifiques. Tommaso marchait en tête, guidé par une mémoire sensorielle forgée dans la douleur. Il franchit une porte dérobée marquée d’un panneau d’interdiction d’accès, menant à une rangée de casiers métalliques rongés par l’humidité.
Le garçon compta les portes : une, deux, sept, douze. Il s’arrêta devant le numéro quarante-quatre. La serrure était rouillée, mais la petite clé de laiton s’y enfonça avec une résistance feutrée. Tommaso tourna de toutes ses forces. Dans un grincement aigu, la porte métallique céda.
À l’intérieur, sous une couche de poussière grise, reposait une boîte en fer-blanc de biscuits d’antan. Tommaso l’ouvrit fébrilement. Posée sur une photo jaunie de Giulia souriante sur une plage, se trouvait une clé de stockage industrielle en titane, étiquetée d’une écriture manuscrite tremblée mais nette : Copie brute – Serveur interne – Salle 204.
« C’est ça », murmura Tommaso, les yeux baignés de larmes. « C’est ce que ma mère voulait donner aux juges le soir où sa voiture a quitté la route. »
Au même instant, un bruit métallique sec retentit au bout du couloir. Le cliquetis incomparable d’une culasse que l’on arme.
« Ne bougez pas d’un millimètre », lâcha une voix glaciale.
De la pénombre surgit l’un des prétendus agents de sécurité de l’hôtel, un colosse au crâne rasé, épaulé par une silhouette encore plus redoutable. Sergio. Le visage balafré par le verre du pare-brise lors de son évasion, les yeux injectés de sang, le monstre souriait d’un rictus carnassier.
« Tiens, tiens, tiens… La réunion de famille est complète », railla Sergio en s’avançant lentement, tenant un pistolet automatique dirigé vers la poitrine de Beatrice. « Donnez-moi cette boîte, madame Rinaldi, et je promets de rendre la mort des petits rapide. Lorenzo a été clair : aucun survivant avant le lever du jour. Une malheureuse fuite de gaz dans les sous-sols de l’hôtel, personne ne viendra poser de questions. »
Edoardo fit un pas en avant, cherchant instinctivement à faire rempart de son corps d’enfant pour protéger Tommaso, comme il l’avait fait un an plus tôt dans le salon de réception. Mais Sergio le repoussa violemment d’un revers de main. Le petit garçon heurta lourdement les casiers métalliques et s’effondra sur le sol de béton, sonné.
« Edoardo ! » cria Beatrice en tentant de se jeter vers lui, mais le complice de Sergio la plaqua brutalement contre le mur, son arme pressée contre sa tempe.
Sergio s’avança vers Tommaso, qui se tenait debout, immobile, la boîte serrée contre son torse.
« Alors, petit ver de terre ? Tu croyais vraiment pouvoir m’échapper ? Tu as passé des années enfermé dans mon noir, et tu y retourneras sous terre cette fois », siffla Sergio en levant la main pour lui arracher la boîte.
Mais Tommaso ne recula pas. Il ne baissa pas les yeux. L’enfant brisé qui tremblait sous les coups et cachait du pain dans ses tiroirs avait disparu. Face à son bourreau, il le fixa avec un mépris si pur, si absolu, que Sergio en parut déstabilisé un quart de seconde.
« Tu n’es rien d’autre que le chien de garde de mon père », dit Tommaso d’une voix sourde et posée. « Et un chien, ça finit toujours par être sacrifié. »