Il resta immobile, coincé entre deux fidélités : celle à un homme qu’il protégeait depuis douze ans, et celle à une consigne qu’il avait reçue de la famille. Je reconnus cette immobilité. J’avais déjà vu des proches attendre trop longtemps parce qu’un frère, un mari ou un patron avait dit qu’il savait mieux.
Je sortis mon téléphone.
Luca tendit la main.
— Claire.
— Si vous me l’enlevez, vous pourrez expliquer vous-même pourquoi un homme avec une fièvre à presque quarante, une saturation basse et une paralysie récente est mort devant vous alors que vous avez empêché l’appel.
Il me fixa longtemps.
Puis il baissa la main.
J’appelai.
Pendant que je répondais aux questions du médecin régulateur, je palpai doucement autour de la seconde cicatrice. Sous la peau, à quelques centimètres, il y avait une zone indurée et chaude. Gabriel gémit sans ouvrir les yeux.
Le médecin au téléphone ne mit pas longtemps à décider.
Suspicion d’infection profonde, atteinte neurologique, détresse respiratoire.
Départ immédiat d’une équipe médicalisée.
Quand je raccrochai, Luca avait sorti le dossier gris de la console.
— Il n’y a rien là-dedans sur une deuxième intervention, dit-il.
— Je sais.
— Alors comment vous pouvez être sûre ?
— Je ne suis sûre que d’une chose : ce que je vois ne correspond pas à ce qu’on m’a raconté.
Je défaisis l’élastique rouge.
Le compte rendu était bref. Plaie par balle de l’épaule. Exploration. Extraction d’un petit fragment métallique. Nettoyage. Surveillance. Aucun mot sur le rachis. Aucun geste lombaire ou thoracique. Aucun cathéter laissé en place.
À la dernière page, pourtant, une photocopie mal classée dépassait de quelques millimètres.
Je la tirai.
Ce n’était pas un compte rendu. C’était une feuille de consommables, probablement glissée là par erreur. Pas assez pour conclure, mais assez pour faire naître une question : un kit de cathéter paravertébral figurait dans la liste.
Je montrai la ligne à Luca.
— Ça peut servir pour la douleur après une chirurgie thoracique ou de l’épaule, dis-je. Mais si on lui en a posé un, il devrait être mentionné. Et surtout, on devrait savoir quand il a été retiré.
— Je n’ai jamais vu de tuyau.
— Vous étiez là à son retour ?
Luca hésita.
— Non. Vincent l’a ramené avec deux hommes de la clinique.
— Et le médecin ?
— Vallon est venu le lendemain. Il a dit que la faiblesse dans les jambes venait des antidouleurs et du choc.
Je sentis quelque chose de froid me parcourir le dos.
— Depuis trois semaines ?
Luca baissa les yeux.
La sonnette de l’entrée retentit quelques minutes plus tard. Pas les secours.
Vincent Moretti entra le premier.
Je le reconnus immédiatement aux photos du dossier administratif : trente-quatre ans, mince, manteau camel sur un pull sombre, visage lisse, cheveux bruns parfaitement rangés. Il avait l’air de quelqu’un qu’on aurait cru plus volontiers sorti d’un conseil d’administration que d’une famille dont le nom ouvrait certaines portes et en fermait d’autres.
Il s’arrêta en me voyant près du lit.
— Qui êtes-vous ?
— L’infirmière de nuit.
Son regard descendit sur le dossier ouvert, puis sur Gabriel, puis sur moi.
— Luca, dehors.
Luca ne bougea pas.
C’était la première fissure.
Vincent le remarqua aussi.
— J’ai dit dehors.
— Le SAMU arrive, répondit Luca.
Le visage de Vincent changea à peine. Seulement la mâchoire.
— Qui a appelé ?
— Moi, dis-je.
Il se tourna vers moi.
— Vous n’aviez pas l’autorisation.
— Je n’ai pas besoin de votre autorisation pour appeler les secours devant une urgence vitale.
— Vous ne connaissez pas la situation.
— Je connais une température à 39,9, une hypoxie, une perte motrice des deux jambes et une cicatrice qui n’existe pas dans le compte rendu opératoire.
Pour la première fois, il regarda le dos de Gabriel.
Pas avec surprise.
Avec agacement.
Ce fut presque imperceptible, mais Luca le vit.
Moi aussi.
Vincent s’approcha du dossier.
— Donnez-moi ça.
Je posai la main dessus.
— Non.
Il sourit, mais ses yeux restèrent froids.
— Vous savez à qui vous parlez ?
La question me fit penser à Luca une heure plus tôt.
Je répondis la même chose, presque mot pour mot.
— Je sais à qui je soigne.
Derrière moi, Gabriel remua.
Ses lèvres bougèrent.
— Il… savait.
Vincent se figea.
Je me penchai.
— Qui savait ?
Gabriel entrouvrit les yeux.
— Le dossier… bleu.
Puis il replongea dans la confusion.
Vincent eut un rire bref.
— Il délire depuis deux jours. Il accuse tout le monde.
— Vous avez choisi la clinique ? demandai-je.
— Oui. Et alors ?
— Vous saviez qu’un cathéter avait été posé ?
Un silence trop court pour être naturel.
— Je ne suis pas médecin.
— Ce n’était pas ma question.
Les secours arrivèrent avant qu’il réponde.
Le changement d’atmosphère fut immédiat. Avec l’équipe du SAMU, la pièce cessa d’être le territoire privé des Moretti. Elle redevint une chambre avec un patient instable. Un médecin urgentiste examina Gabriel, lut le dossier, regarda la cicatrice et demanda une évacuation vers un service capable d’imagerie urgente et de neurochirurgie.
Vincent protesta.
— Il doit rester discret.
Le médecin ne leva même pas la voix.
— S’il reste ici, il risque de ne plus être discret du tout. Il risque d’être mort.
Luca détourna le regard.
Ce fut la deuxième fissure.
À l’hôpital, je n’étais plus officiellement sa soignante. Mon rôle aurait dû s’arrêter à la porte des urgences. Pourtant, Luca me demanda de rester assez longtemps pour transmettre ce que j’avais observé. Gabriel, semi-conscient, agrippa faiblement ma manche quand les brancardiers voulurent m’écarter.
— Elle reste.
Sa voix n’avait plus rien de menaçant. Seulement de la peur.
Je restai jusqu’à ce que l’équipe hospitalière ait toutes les informations.
L’IRM fut faite dans la nuit.
Le résultat confirma ce que personne dans l’appartement n’avait voulu envisager : une infection profonde s’était développée le long du trajet d’un dispositif de douleur posé après l’intervention. L’infection s’était étendue près du rachis et formait une collection qui comprimait les structures nerveuses. Cela expliquait la douleur dorsale, la faiblesse progressive, puis la paralysie et la fièvre.