Quatre infirmières avaient déjà quitté l’appartement avant minuit, et la cinquième fourrait ses compresses dans son sac quand le chef de la sécurité m’a prévenue que Gabriel Moretti risquait de m’attaquer dès son réveil. On le disait capable de faire taire une salle entière d’un regard ; cette nuit-là, pourtant, ce qui m’inquiétait n’était pas sa réputation, mais la fièvre qui le consumait pendant que tout le monde autour de lui obéissait à des consignes qui n’avaient rien de médical.
— Vous avez cinq minutes pour partir avant qu’il se réveille.
L’homme qui venait de parler s’appelait Luca Ferraro. Quarante et un ans, nez cassé, costume sombre impeccable, épaules d’ancien boxeur. Une main restait près de sa veste comme si chaque problème pouvait finir par demander une arme.
Je continuai à me laver les mains.
Derrière moi, l’infirmière de nuit referma son sac d’un geste sec.
— La précédente a tenu neuf heures, dit Luca. Celle d’avant, six. Il a lancé une lampe contre la baie vitrée parce qu’elle lui a touché l’épaule.
L’autre infirmière me regarda avec une pitié déjà fatiguée.
— Laissez-la essayer. Peut-être qu’elle aura plus de chance.
Je ne répondis pas.
À trente-six ans, j’avais appris que les voix calmes dérangeaient davantage que les cris quand elles refusaient de céder. Je m’appelle Claire Delmas. Je travaille en soins privés, surtout les nuits qu’on ne veut pas confier à quelqu’un de facilement impressionnable. Dans ma poche, mon vieux stylo bleu cognait contre mes ciseaux à pansement ; un tic minuscule qui, depuis la mort de mon frère après une infection prise trop tard au sérieux, me rappelait de vérifier les signes avant les histoires qu’on raconte autour.
— Sa température ?
Luca cligna des yeux.
— Pardon ?
— Gabriel. Sa température.
— 39,9.
— Depuis quand ?
— Cet après-midi.
— Et personne n’a appelé le SAMU ?
Il eut un rire sans amusement.
— Vous savez qui il est ?
Je désignai le dossier cartonné gris posé sur la console, maintenu par un élastique rouge.
— Je sais qu’il a de la fièvre.
— C’est Gabriel Moretti.
— Alors Gabriel Moretti a de la fièvre.
Pour la première fois, Luca me regarda vraiment.
Trois semaines plus tôt, Gabriel avait été blessé par balle en sortant d’un restaurant privé à Neuilly. Le projectile avait, d’après le dossier, traversé la région de l’épaule gauche sans atteindre l’os. Une récupération pénible, oui. Une paralysie progressive des jambes, non.
Pourtant, c’était exactement ce qui s’était passé.
Faiblesse. Puis incapacité à se lever. Ensuite la fièvre, la confusion, les accès de violence.
L’ascenseur avala l’infirmière qui partait. La porte se referma, et le silence de l’appartement du quarante-cinquième étage devint presque plus lourd que la ville éclairée sous les baies vitrées de Puteaux.
Un bruit rauque vint de la chambre.
Gabriel Moretti était réveillé.
Les photos du dossier ne m’avaient pas préparée à son état. Trente-neuf ans, carrure puissante, cheveux noirs collés par la sueur, phalanges marquées. Mais son visage était gris, ses pupilles trop larges, sa respiration trop courte.
Je m’approchai.
Sa main partit d’un coup.
Ses doigts se refermèrent sur mon poignet avec une force qui me coupa le souffle.
Luca glissa la main sous sa veste.
— Non, dis-je.
Gabriel serra davantage.
— Qui vous envoie ?
— Mon agence.
— Laquelle ?
— Soins Privés Île-de-France.
— Vous mentez.
— Vous délirez.
Son pouce s’enfonça dans ma peau.
— Vous sentez l’antiseptique.
— Je suis infirmière. Ce serait plus inquiétant si je sentais l’essence.
Une seconde, la confusion brisa sa colère.
J’en profitai.
— Votre pouls est beaucoup trop rapide, votre oxygène est trop bas et votre température est dangereuse. Vous pouvez me broyer le poignet, ou me laisser dix minutes pour comprendre pourquoi vous êtes en train de vous dégrader.
Il me fixa.
Pas avec confiance.
Avec curiosité.
Puis il me lâcha.
Je posai l’oxymètre. La saturation affichée me fit serrer les dents.
Je réglai l’oxygène. Gabriel se cambra brusquement.
— Mon dos.
— L’épaule ?
— Plus bas.
Luca fronça les sourcils.
— Il se plaint de ça depuis la clinique.
Je me tournai vers lui.
— Quelle clinique ?
Il jeta un regard au dossier gris.
— Le centre chirurgical privé. Ils ont retiré un fragment.
— Le compte rendu dit que la balle a traversé.
Un silence.
— Le docteur Adrien Vallon a dit qu’un morceau était resté.
Je connaissais ce nom. C’était Vincent Moretti, le cousin cadet de Gabriel, qui avait organisé l’intervention et choisi le praticien.
Je tirai doucement le drap.
— Aidez-moi à le tourner.
Luca recula.
— Non.
— Pourquoi ?
Son visage se ferma.
— Personne ne touche son dos.
Même Gabriel, malgré la fièvre, eut une brève lueur de peur dans les yeux.
Je passai une main sous son épaule et le fis rouler avec précaution.
C’est là que je la vis.
Pas une cicatrice récente.
Deux.
La seconde, plus basse, était courte, encore rosée, refermée par des points fins. Elle se trouvait à un endroit où aucun fragment provenant de sa blessure à l’épaule n’avait de raison d’être retiré.
Mon estomac se serra.
— Luca.
Il pâlit.
— Quoi ?
Je regardai cette incision qu’on avait manifestement décidé de cacher.
— Quelqu’un l’a opéré deux fois.
Gabriel ouvrit les yeux.
Puis, dans un souffle presque inaudible, il prononça le seul prénom que personne, dans cette pièce, ne voulait entendre.
— Vincent.
Je n’eus pas le temps de lui demander ce qu’il voulait dire.
Son regard se vida brusquement. Sa tête roula sur l’oreiller et son souffle devint irrégulier.
Je pris son pouls, puis appuyai sur l’interphone posé près du lit.
— Appelez le 15.
Luca ne bougea pas.
— Gabriel refuse l’hôpital.
— Gabriel n’est plus en état de refuser quoi que ce soit.
— Vincent a dit qu’aucun service public ne devait être prévenu.
Cette phrase me fit lever les yeux.
— Vincent est médecin ?
— Non.
— Alors appelez.