Ethan ferma les yeux, submergé par une vague de vertige. Tout concordait avec une précision diabolique. Les paroles entendues par les invités, la dispute apparente, le manque d’air avant la chute, le poison dans ses veines. Claire n’avait pas cherché à mourir ; elle avait misé sa propre chair pour détruire Eleanor et s’assurer la dévotion totale, culpabilisée et absolue de l’héritier Montgomery.
— Mais la police ne te croira jamais, mère. Elle a trouvé un flacon d’aconit vide dans ta serre.
Eleanor esquissa un sourire amer.
— Bien sûr qu’ils l’ont trouvé. C’est elle qui l’y a déposé en arrivant à la réception. Claire ne laisse rien au hasard. Tu es le seul à pouvoir dénouer ce piège, mon fils. Mais pour cela, tu vas devoir jouer son propre jeu.
IV. Le masque de la martyre
Quarante-huit heures plus tard, Claire Delacroix émergeait lentement du coma dans sa chambre privée de Saint-Jude.
Les rideaux étaient tirés, filtrant une douce lumière d’automne. Lorsqu’elle ouvrit ses grands yeux noisette, embués de larmes prêtes à couler, elle vit Ethan assis à son chevet, tenant tendrement sa main entre les siennes.
— Ethan… murmura-t-elle d’une voix éraillée, feignant la détresse la plus absolue. Où… où suis-je ?
— À l’hôpital, mon ange. Tu es en sécurité maintenant, répondit-il d’un ton d’une douceur infinie, bien que ses entrailles fussent tordues par un dégoût viscéral.
Claire laissa échapper un sanglot étouffé, tournant la tête comme terrifiée.
— Ta mère… elle m’a regardée avec tellement de haine. Elle m’a dit que je n’aurais jamais dû revenir… J’ai eu si peur, Ethan. Elle m’a poussée. J’ai cru que j’allais mourir sans pouvoir te dire à quel point je t’aimais.
Ethan porta les doigts pâles de la jeune femme à ses lèvres. Il sentit le pouls régulier de celle qui avait méthodiquement planifié la destruction de sa famille.
— Ne pense plus à elle, Claire. Elle est derrière les barreaux. Le procureur a retenu la qualification de tentative d’assassinat. Les preuves sont accablantes : ils ont retrouvé le poison de sa serre dans ton sang. Elle ne sortira jamais de prison.
Une étincelle fugace de triomphe traversa le regard de Claire avant qu’elle ne replonge dans son rôle de victime brisée.
— Le poison ? Elle… elle m’avait aussi empoisonnée ? Mon Dieu, Ethan… elle est un monstre.
— Oui, un monstre, confirma calmement Ethan. Mais tout cela est terminé. Le scandale médiatique est immense. Mes avocats me conseillent de sécuriser l’entreprise au plus vite. Tu sais que j’ai trente ans dans trois jours.
Claire baissa les yeux avec une feinte timidité.
— Oui… je m’en souviens.
— Mon père avait prévu que le contrôle absolu de la holding ne me reviendrait que si j’étais un homme marié, stable, posé. Si je reste célibataire, le conseil d’administration nommera un mandataire judiciaire après l’arrestation de ma mère. Nous perdrions tout.
Il marqua une pause, plongeant ses yeux sombres dans ceux de Claire.
— Épouse-moi ici, Claire. Demain. Un juge de paix viendra dans cette chambre. Nous signerons les registres, et nous prendrons notre revanche ensemble. Tout ce qui appartenait à Eleanor et Charles sera à nous.
Le cœur de Claire s’emballa. Le plan fonctionnait au-delà de ses espérances les plus folles. La chute calculée, la douleur des côtes brisées, le poison dont elle avait savamment dosé la prise avec l’aide d’un chimiste clandestin des bas-fonds de Brooklyn… Tout ce calvaire trouvait sa récompense suprême.
— Oui, Ethan. Mille fois oui. Je veux être ta femme. Je veux que nous soyons unis pour toujours.
Ethan sourit. C’était un sourire splendide, mais qui n’atteignait pas ses yeux.
V. La signature du pacte
Le lendemain après-midi, la chambre d’hôpital s’était transformée en un bureau d’apparat feutré. Deux officiers d’état civil étaient présents, ainsi que Maître Vance et le médecin-chef de l’établissement, garant de la lucidité de la patiente.
Claire, assise sur son lit, vêtue d’une élégante chemise de nuit en satin blanc qui masquait ses bandages, rayonnait d’une beauté tragique. À son chevet, une pile de documents légaux attendait d’être paraphée.
— Avant l’échange des consentements civils, intervint Maître Vance de sa voix de baryton, nous devons régler l’acte d’émancipation successorale et le contrat de mariage prévoyant la mise en commun des actifs du trust Montgomery, conformément aux dernières volontés de feu monsieur Charles Montgomery.
— Donnez-moi la plume, dit doucement Claire avec un regard éperdu d’amour vers Ethan. Rien ne compte plus pour moi que d’être à tes côtés face à l’adversité.
Elle signa fébrilement les premières pages : les registres de mariage, l’acceptation de la communauté de biens universelle, le transfert conjoint des mandats de gestion. Chaque paraphe était une pelletée de terre sur la mémoire d’Eleanor et une victoire éclatante sur les Montgomery.
Puis vint le dernier document, une déclaration sous serment destinée au tribunal concernant les circonstances de sa tentative d’assassinat.
— Ceci, expliqua Vance, est votre déposition officielle enregistrée sous le sceau de la cour de justice. Elle confirme formellement que madame Eleanor Montgomery a versé à votre insu l’aconit dans votre verre avant de vous précipiter du haut du balcon, et que vous n’avez jamais eu de contact préalable avec cette substance.
Claire prit une profonde inspiration, essuya une larme imaginaire et apposa sa signature au bas de la page.
— Que justice soit faite, murmura-t-elle pieusement.
Dès que la plume se détacha du papier, Maître Vance ramassa calmement les feuillets, les rangea dans sa serviette en cuir et fit un pas en arrière.
Le silence retomba brutalement sur la pièce. Un silence lourd, pesant, identique à celui qui avait suivi la chute dans le grand hall.
Claire fronça les sourcils, sentant une anomalie dans l’air. Ethan s’était éloigné du lit. Il se tenait près de la fenêtre, contemplant la pluie qui battait les vitres, les mains enfouies dans les poches de son pantalon.