Delia se tenait en haut des marches. Elle avait troqué sa robe de soirée souillée contre un peignoir de soie émeraude. Mais son maintien altier était brisé par une marque écarlate et tuméfiée qui barrait sa mâchoire droite, là où la main de Raffaele l’avait frappée. Près d’elle se tenait Andrew, son neveu, un homme d’une trentaine d’années au regard fuyant, tenant nerveusement un tisonnier en fer forgé.
« Tu as osé lever la main sur moi, cracha Delia en descendant deux marches, le regard injecté de sang. Devant le préfet, devant les banquiers, devant toute la haute société ! Tu es un monstre, tout comme ton père à la fin de sa vie ! Mais cette fois, tu es allé trop loin. Le rapport de police est déjà en cours de rédaction. Mes avocats déposeront une plainte pour violences aggravées dès l’aube. Tu seras placé en garde à vue avant midi. Et pendant que tu croupiras en cellule, j’invoquerai la clause d’indignité morale pour te destituer de la présidence du consortium ! »
Raffaele fit un pas en avant, gravissant la première marche avec une lenteur calculée. Sa carrure imposante projeta une ombre menaçante sur l’escalier.
« Fais-le, Delia. Appelle la police. Fais venir les procureurs. Fais venir la brigade financière en même temps. Nous verrons ce qui les intéresse le plus : une dispute familiale dans une cuisine privée, ou les quarante-deux millions d’euros détournés des comptes de Bellandi Hospitality sur les comptes offshores de ton frère au cours des cinq dernières années. »
Le visage de Delia perdit instantanément toute couleur. Le rouge de sa blessure ressortit avec une violence presque obscène sur sa pâleur cadavérique.
« Tu… tu bluffes, balbutia-t-elle en reculant d’un pas. Vittorio avait approuvé chaque transaction. Ce sont des dotations familiales ! »
« Vittorio est mort en te faisant confiance, répliqua Raffaele d’une voix glaciale qui fit trembler les rampes en fer forcé. Mais moi, je n’ai jamais cru à tes sourires mielleux. Tu n’as jamais été une Bellandi. Tu n’as été qu’un parasite greffé sur les efforts de trois générations. »
À cet instant, Sofia s’avança à la lumière des appliques murales. Elle ne baissait plus la tête comme lorsqu’elle portait l’uniforme imposé. Ses yeux brûlaient d’une autorité froide.
« Bonsoir, Delia, lança Sofia d’une voix parfaitement posée. Vous vous souvenez peut-être de moi ? La petite comptable insignifiante que vous pensiez pouvoir forcer à récurer vos sols pour amuser vos amis bourgeois ? »
Andrew tenta d’intervenir, brandissant son tisonnier d’un geste maladroit : « Sofia, tais-toi et dégage d’ici avant que— »
D’un geste fulgurant, Raffaele saisit le poignet d’Andrew, le tordit dans un craquement sec et lui arracha l’objet métallique des mains sans le moindre effort, avant de projeter le jeune homme contre la balustrade. Andrew s’effondra en gémissant de douleur, tenant son bras meurtri contre sa poitrine.
« Ne l’interromps pas, siffla Raffaele. »
Sofia monta les marches, marche après marche, jusqu’à se trouver à moins d’un mètre de la matriarche tremblante.
« Les bordereaux de transfert de la banque Cramer & Sons, récita Sofia d’une traite, sans la moindre hésitation. Numéro de compte 884-B. Destinataire : Wren Capital Management. Votre signature conjointe avec celle de Charles sur chaque ordre de virement pour l’achat fictif du domaine viticole de San Casciano en 2022. Vous pensiez avoir effacé les traces en supprimant les journaux informatiques du serveur central. Mais vous avez oublié une chose, Delia : aux comptes fournisseurs, chaque transaction supérieure à cinq cent mille euros fait l’objet d’un archivage physique scellé sur microfiches dans les coffres de la Banque Centrale de Milan. Et j’en avais conservé les numéros d’enregistrement avant même que vous ne me fassiez changer de service. »
Delia chancela. Elle porta une main tremblante à sa gorge dénudée, réalisant pour la première fois que la broche qui lui conférait son statut d’intouchable n’était plus là pour la protéger.
« Tu… tu ne peux pas faire ça. Si tu révèles ça, l’action du groupe Bellandi va s’effondrer de quarante pour cent en bourse ! Tu ruineras l’entreprise de ton mari ! »
« L’action remontera dès que le parquet aura annoncé la saisie conservatoire de tous tes biens personnels et de ceux de ta famille pour rembourser la fraude, répliqua Raffaele en rejoignant Sofia. Tu as exactement quarante-huit heures pour signer ta démission irrévocable du conseil de famille, renoncer à tous tes droits d’usufruit sur ce manoir, et faire en sorte que Charles et Andrew quittent le pays sans demander leur reste. Sinon, à neuf heures précises après-demain, le dossier complet atterrit sur le bureau du procureur de la République. »
Delia fixa Sofia avec une haine pure, venimeuse, celle d’un prédateur acculé qui voit sa proie lui arracher la gorge.
« Tu as tout planifié depuis le début, cracha la vieille femme entre ses dents. Tu l’as séduit pour détruire ma famille ! Petite arriviste misérable… »
Sofia s’approcha si près que Delia put sentir son souffle sur son visage. Le regard de la jeune femme était devenu un mur d’acier impénétrable.
« Non, Delia. Je suis tombée amoureuse de l’homme, pas de vos intrigues de cour. Mais vous avez commis l’erreur monumentale de croire que la gentillesse était une faiblesse, et que l’humilité était de la soumission. Vous avez voulu me mettre à genoux dans votre cuisine ? Vous avez simplement signé l’arrêt de mort de votre dynastie. »
Sans ajouter un mot, Sofia tourna les talons et redescendit l’escalier d’un pas royal. Raffaele jeta un dernier regard de dégoût à sa belle-mère pétrifiée, puis lui tourna le dos pour emboîter le pas à son épouse.
Les trente-six heures qui suivirent furent une véritable course contre la montre menée sur le fil du rasoir.