Pendant vingt-huit ans, elle avait vécu avec ce deuil.

— Madame ?

La voix de Louis la ramena au présent.

Madeleine essuya une larme.

— Ta mère… pourquoi n’est-elle plus avec toi ?

Le garçon serra les lèvres.

— Des hommes sont venus à la maison.

Gabriel se rapprocha.

— Quels hommes ?

— Ils ont dit qu’ils venaient l’aider.

Louis avait du mal à parler.

— Maman était malade depuis longtemps. Elle toussait beaucoup. Elle tombait parfois.

Madeleine sentit sa gorge se nouer.

— Et ensuite ?

— Ils l’ont emmenée.

L’enfant commença à pleurer.

— On m’a dit qu’elle allait dans un hôpital. Mais après, personne ne savait où elle était.

Gabriel fronça les sourcils.

— Personne ?

Louis secoua la tête.

— On m’a expliqué qu’elle avait été transférée. Je n’ai pas compris où.

Madeleine regarda Gabriel.

— Il faut retrouver cette femme.

Il acquiesça.

— Nous pouvons contacter le centre d’accueil et demander l’aide des services compétents.

Madeleine se tourna vers le garçon.

— Louis, pourquoi es-tu venu me voir aujourd’hui ?

Le petit garçon sortit un morceau de papier froissé de sa poche.

Il le tendit à Madeleine.

C’était une coupure de magazine.

On y voyait la millionnaire lors d’une cérémonie.

Autour de son cou brillait le pendentif en émeraude.

Louis posa son doigt sur la photographie.

— Maman avait gardé ça dans une boîte.

Madeleine ouvrit de grands yeux.

Au dos, une phrase était écrite à la main.

Si un jour je disparais, cherche la femme qui porte l’autre émeraude.

Madeleine reconnut immédiatement l’écriture.

C’était celle de Claire.

Ses genoux fléchirent.

Gabriel la rattrapa avant qu’elle ne tombe.

Et dans ses mains tremblantes, Madeleine serrait désormais une preuve bouleversante.

Sa fille avait peut-être survécu à l’incendie. Et elle avait laissé un message pour qu’on la retrouve.

PARTIE 3 — LES VINGT-HUIT ANNÉES QU’UNE MÈRE VOULAIT RATTRAPER
Le lendemain, Madeleine accompagna Gabriel au centre d’accueil où vivait Louis.

La directrice les reçut dans son bureau.

Elle confirma que Claire Martin avait bien été hospitalisée plusieurs mois auparavant.

Mais les informations transmises au centre étaient incomplètes.

Un changement d’établissement et une erreur de dossier avaient compliqué le maintien du contact entre la mère et son fils.

Madeleine demanda que les démarches officielles soient entreprises pour retrouver Claire.

Pendant plusieurs jours, elle attendit.

Chaque sonnerie de téléphone la faisait sursauter.

Chaque nuit, elle repensait à sa fille.

À ses seize ans.

À leur dernière dispute.

À cette porte qu’elle avait regardée se refermer.

Et surtout à ces paroles qu’elle n’avait jamais pu reprendre.

« Si tu pars, ne reviens pas. »

Une semaine plus tard, Gabriel l’appela.

— Madame Beaumont ?

— Oui ?

— Nous avons retrouvé une piste sérieuse.

Madeleine se leva brusquement.

— Claire ?

— Une femme portant ce nom est actuellement prise en charge dans un établissement médical près de Meaux.

La millionnaire porta une main à sa bouche.

— Elle est vivante ?

Gabriel hésita.

— Nous devons encore confirmer son identité.

Madeleine ferma les yeux.

— Je veux y aller.

Le lendemain matin, elle entra dans une petite chambre d’hôpital.

Une femme était assise près de la fenêtre.

Elle avait les cheveux bruns.

Le visage amaigri.

Les mains fines.

Elle regardait le jardin.

Madeleine s’arrêta sur le seuil.

— Claire ?

La femme tourna lentement la tête.

Pendant quelques secondes, elle resta immobile.

Puis ses yeux s’écarquillèrent.

— Maman ?

Madeleine sentit ses jambes se dérober.

— Claire…

Elle s’approcha.

Sa fille la regardait comme si elle voyait un fantôme.

— Comment tu m’as retrouvée ?

Madeleine éclata en sanglots.

— Grâce à Louis.

Claire porta une main à sa bouche.

— Mon fils ?

— Il va bien.

Madeleine prit doucement ses mains.

— Il t’a cherchée. Il a retrouvé la bague.

Claire se mit à pleurer.

— Je lui avais dit de ne jamais la perdre…

Madeleine acquiesça.

— Il l’a gardée.

Puis elle murmura :

— Comme tu avais gardé le souvenir de nous.

Pendant longtemps, les deux femmes restèrent silencieuses.

Puis Claire demanda :

— Tu m’as vraiment crue morte ?

Madeleine baissa les yeux.

— Oui.

— Pourquoi n’as-tu jamais continué à me chercher ?

La question transperça la vieille femme.

Elle prit une longue inspiration.

— Parce que j’ai eu peur de découvrir une vérité encore plus terrible.

Claire détourna le regard.

Madeleine poursuivit :

— Et parce que j’ai été lâche.

Une larme glissa sur sa joue.

— J’aurais dû continuer.

Claire resta silencieuse.

Puis elle murmura :

— Pendant des années, j’ai pensé que tu ne voulais plus me revoir.

Madeleine secoua la tête.

— Jamais.

Elle prit la main de sa fille.

— J’ai regretté notre dispute chaque jour.

Claire baissa les yeux.

— Moi aussi.

Quelques jours plus tard, après avoir organisé les autorisations nécessaires avec l’établissement et les services sociaux, une rencontre fut préparée entre Claire et Louis.

Le garçon entra timidement dans la chambre.

Il portait toujours son vieux blouson kaki.

Sa mère était assise dans un fauteuil près du lit.

Lorsqu’elle le vit, ses yeux se remplirent de larmes.

— Louis…

L’enfant resta immobile.

Puis il courut vers elle.

— Maman !

Claire ouvrit les bras.

Il s’y précipita.

Elle l’embrassa sur les cheveux.

Sur le front.

Sur les joues.

— Mon bébé…

Louis sanglotait.

— Je t’ai cherchée partout !

Claire le serra contre elle.

— Je sais, mon chéri.

— Pourquoi tu n’es pas revenue ?

Sa mère ferma les yeux.

— J’étais malade. Et il y a eu des erreurs qui nous ont empêchés de nous retrouver plus tôt.

Elle l’embrassa encore.

— Mais maintenant, nous allons faire tout notre possible pour rester en contact et reconstruire notre vie.

Madeleine observait la scène depuis la porte.

Les larmes coulaient sur son visage.

Les mois suivants, Claire poursuivit son traitement.

Son état s’améliora progressivement.

Madeleine l’aida à trouver un logement adapté et à accomplir les démarches nécessaires.

Mais elle comprit rapidement qu’elle ne pouvait pas effacer vingt-huit années d’absence avec un chéquier.