Voss raccrocha et commença à gravir les marches de l’escalier, deux par deux.

Naomi ne chercha pas à fuir. Elle recula posément vers le bureau personnel d’Evelyn, laissa la porte entrouverte, et s’installa derrière le lourd fauteuil en cuir capitonné. Sur le sous-main se trouvait un coupe-papier en argent massif, lourd et effilé, mais elle ne le toucha pas. La violence physique n’était pas son arme. Sa véritable force résidait dans les secrets accumulés en onze ans de dévouement invisible.

Quand Voss pénétra dans la chambre d’Evelyn, il vit immédiatement le classeur ouvert et le faux fond béant du bureau. Son visage blêmit.

« Vous cherchez ceci, Docteur ? »

Voss sursauta violemment et pivota sur ses talons. Naomi se tenait sur le seuil reliant le bureau à la chambre, le flacon ambré bien en évidence entre ses doigts gantés.

« Naomi », balbutia-t-il, reprenant contenance avec une rapidité forcée. « Qu’est-ce que… Que faites-vous ici ? Madame Vale a eu un malaise grave, je suis venu chercher son dossier médical d’urgence pour le transmettre aux médecins de l’hôpital. Donnez-moi ce flacon, c’est un traitement expérimental très instable. »

« C’est de l’atropine combinée à de fortes doses de benzodiazépines », déclara Naomi sans sourciller. « Vous lui donniez cela chaque soir sous prétexte de calmer ses tremblements. Cela la rendait confuse le matin, incapable de tenir un stylo sans trembler, incapable de lire une ligne de contrat sans avoir des vertiges. C’est vous qui avez rédigé le faux certificat attestant de son incompétence mentale temporaire, n’est-ce pas ? »

Voss s’avança d’un pas, ses yeux se durcissant.

« Vous êtes une employée de maison, Naomi. Rien de plus. Vos divagations n’auront aucun poids face à la parole d’un médecin diplômé et de la future épouse d’Adrian Vale. Rendez-moi cette fiole immédiatement, ou je dis à Adrian que c’est vous qui empoisonniez sa mère depuis des mois par cupidité. Qui croira-t-il, à votre avis ? Une femme noire sans fortune ou les deux personnes qui partagent sa table tous les soirs ? »

« Il ne croira personne sur parole, Docteur. C’est un homme d’affaires. Il ne croit qu’aux preuves tangibles. »

Naomi désigna d’un léger signe de tête l’angle supérieur de la bibliothèque murale, dissimulé derrière une collection de volumes reliés de Shakespeare. Une minuscule lentille de verre y clignotait d’une faible lueur rouge.

Voss se figea. Sa respiration se bloqua dans sa gorge.

« Evelyn n’était pas folle », continua Naomi d’une voix calme et mesurée. « Elle savait que quelqu’un dans cette maison cherchait à détruire son esprit. Il y a trois semaines, c’est moi qui ai installé cette caméra miniature, connectée en temps réel au serveur cloud sécurisé de son avocat new-yorkais, Maître Caldwell. Tout ce que Celeste a fait dans cette chambre ces derniers jours est enregistré. Son intrusion à deux heures du matin. Ses fouilles dans les dossiers. Et ce matin… votre arrivée impromptue et l’aveu que vous venez de faire au téléphone il y a moins de deux minutes. »

Le visage de Voss se vida de toute couleur. La terreur pure, primitive, remplaça son arrogance de médecin mondain.

« Vous mentez… » souffla-t-il, mais sa voix tremblait d’une panique incontrôlable.

« Vérifiez vous-même si vous le souhaitez », dit Naomi en avançant d’un pas vers lui. « Mais à votre place, je me préoccuperais plutôt des phares de voiture qui viennent d’entrer dans l’allée principale. »

À travers les hautes fenêtres donnant sur la cour d’honneur, deux véhicules noirs venaient de franchir la grille à vive allure. Ce n’était pas l’ambulance. C’était la berline de patrouille du département de police de Greenwich, suivie de près par la Porsche d’Adrian.

Adrian n’était pas resté à l’hôpital. Les mots de Naomi au téléphone avaient allumé une étincelle de doute que les larmes et les cris de Celeste n’avaient pas réussi à étouffer. Adrian connaissait sa mère : Evelyn n’aurait jamais fait de Naomi sa confidente la plus proche pendant plus d’une décennie si cette dernière avait été capable de la moindre trahison.

Voss tenta de se précipiter vers la porte, mais Naomi se tenait fermement dans l’encadrement, imposante, inébranlable comme un mur de pierre.

« Restez où vous êtes, Docteur Voss. La civilisation commence maintenant. »

Les pas précipités gravirent les marches du grand escalier. Adrian fit irruption dans la pièce, le visage pâle, les yeux cernés de rouge, suivi de deux officiers de police armés et… de Celeste, qui avait tenu à l’accompagner, son bras gauche emprisonné dans une attelle flambant neuve.

« Qu’est-ce que vous faites ici, Malcolm ? » lança Adrian en voyant son médecin de famille pétrifié au milieu de la pièce.

Celeste s’avança rapidement, tentant de reprendre le contrôle de la situation.

« Adrian, mon chéri, Malcolm est venu dès que je l’ai prévenu ! Il voulait s’assurer qu’il ne restait rien de dangereux dans la chambre. Regarde cette femme ! » cria-t-elle en pointant un doigt accusateur vers Naomi. « Elle tient encore les médicaments de ta mère ! C’est elle, Adrian ! C’est elle qui essayait de la manipuler, de lui soutirer de l’argent depuis des années ! »

Naomi ne broncha pas. Elle tendit calmement le dossier de cuir et le flacon au sergent de police qui se tenait derrière Adrian.

« Officier », dit Naomi avec une autorité naturelle qui imposa instantanément le silence. « Ce flacon contient des sédatifs lourds non prescrits qui ont été administrés clandestinement à Madame Evelyn Vale. Le Dr Voss vient d’avouer au téléphone, il y a moins de cinq minutes dans ce couloir, qu’il fournissait ces substances à Mademoiselle Arden pour altérer le discernement de Madame Vale. »

« C’est un mensonge grotesque ! » hurla Celeste, la voix aiguë, hystérique. « Adrian, fais-la taire ! Fais-la expulser d’ici sur-le-champ ! »

« La chambre est équipée d’un système de vidéosurveillance à déclenchement de mouvement », poursuivit Naomi, sans hausser la voix, fixant Adrian droit dans les yeux. « Le flux est stocké sur les serveurs de Maître Caldwell à Manhattan. Adrian… regardez l’enregistrement de ce matin à huit heures douze. »