Un coup sourd résonna soudain dans les entrailles du manoir.

Un bruit métallique, lourd, vibrant à travers les conduites de cheminée et les planchers centenaires. Boum. Boum. Boum. Un rythme régulier, mécanique, inhumain.

Les deux femmes se figèrent. Vanessa porta ses mains à sa bouche pour étouffer un cri, les larmes coulant enfin sur ses joues poudrées.

« C’est là, gémit-elle. Ça recommence. Ça vient de l’ancien atelier. »

« Non, dit fermement Emily, sentant l’adrénaline chasser la terreur brute de son esprit. Ça vient d’en dessous de l’atelier. »

Elle se rappela les instructions de la lettre : « Dans mon ancien atelier de taxidermie, sous le plancher de chêne derrière la bibliothèque d’entomologie, tu trouveras un petit coffret en fer forgé. »

« Reste ici si tu veux, Vanessa. Moi, je veux savoir ce que notre père nous a laissé en héritage. Je refuse de vivre traquée par des fantômes que je ne connais pas. »

Emily s’empara d’une lourde lampe torche posée sur le bureau et d’un vieux tisonnier en fer qui reposait près de la cheminée. Malgré sa terreur, Vanessa, incapable de rester seule dans ce bureau hanté par les chiffres du compte 4419, emboîta le pas à sa cadette, serrant convulsivement les pans de son gilet de laine.

L’aile ouest du manoir avait été condamnée après le décès de la mère d’Emily, survenu alors que celle-ci n’avait qu’un an. L’air y était saturé d’une poussière âcre, mêlée aux relents tenaces de formol, d’arsenic et de peaux séchées. Dans l’atelier de taxidermie, des yeux de verre d’animaux empaillés — renards faméliques, buses aux ailes déployées et têtes de cerfs décharnées — semblaient suivre leur progression sous le faisceau vacillant de la torche.

Au fond de la pièce se dressait la monumentale armoire d’entomologie, renfermant des centaines de papillons nocturnes épinglés sous verre, figés pour l’éternité dans leur agonie de velours.

Emily posa le tisonnier et pesa de tout son poids contre le meuble. Vanessa, poussée par l’instinct de survie, vint l’aider. Le meuble coulissa dans un grincement de rouille, révélant une portion de plancher dont les clous avaient été retirés et remplacés par des chevilles de bois mobiles.

En quelques secondes, Emily fit sauter trois lattes.

Là, niché dans un lit de sciure et de toile de jute, reposait le coffret de fer forgé noirci par le temps. Il n’était pas verrouillé. À l’intérieur ne se trouvaient ni lingots ni bijoux précieux.

Il contenait un carnet médical relié de toile grise, un jeu de clés plates gravées de chiffres romains, et une vieille cassette audio magnétique étiquetée d’une seule date : 14 novembre 2001.

Sur le carnet médical, le nom du patient était inscrit en lettres capitales : JULIAN STERLING.

Emily ouvrit de grands yeux. « Julian ? Nous n’avons jamais eu de frère… »

« Julian n’était pas notre frère, souffla Vanessa, dont le visage se figea dans une expression d’horreur absolue lorsqu’elle vit le carnet. Julian… c’était le fils aîné du premier mariage de père. Il était censé être mort noyé dans la baie à l’âge de six ans. C’est ce que tout le monde croyait. C’est ce que père m’a toujours raconté. »

« Lis, » ordonna Emily d’une voix blanche en tendant le carnet.

Les notes de Richard Sterling étaient précises, chirurgicales, dépourvues de toute émotion paternelle :

« 12 octobre 1999 : Les crises de Julian s’aggravent. La dégénérescence cérébrale s’accompagne d’accès d’une violence incontrôlable. Il ne reconnaît plus personne. L’institution refuse de le garder après l’incident avec l’infirmière. La réputation de la famille serait anéantie si la vérité sur son état était rendue publique.

3 novembre 2000 : J’ai simulé sa noyade. Le cercueil enterré à Saint-Barthélemy est plein de galets. J’ai aménagé les anciennes citernes sous les fondations du manoir. C’est pour son bien. Et pour le nôtre.

14 novembre 2001 : Le protocole expérimental a échoué. Le sédatif ne suffit plus. Julian a grandi. Sa force est démesurée. J’ai engagé le gardien Moreau pour veiller sur lui via le système d’alimentation automatique. Le compte 4419 financera son salaire exorbitant et les fournitures médicales jusqu’à la fin de ses jours. Dieu me pardonne. J’ai enfermé un monstre sous les pieds de mes filles. »

Un silence de mort retomba sur la pièce.

Le coup sourd résonna de nouveau, mais cette fois-ci, il ne venait pas d’en bas.

Il venait de la porte dérobée menant aux caves, située juste derrière eux, à l’extrémité du couloir. Une porte que personne n’avait ouverte depuis un quart de siècle.

Et cette fois, le bruit de ferraille fut suivi d’un murmure guttural, rauque, éraillé par des années de désuétude :

« Rrrrichard… L’heure… du… remède… »

Chapitre IV : La descente aux enfers
Ce n’était pas une créature surnaturelle. C’était bien pire : un homme brisé, abandonné dans les ténèbres par un père lâche et orgueilleux, nourri par des automates et un geôlier mercenaire, devenu un spectre de chair et de rancœur au fond d’un puits de calcaire.

« Moreau… balbutia Emily, comprenant soudain toute la machination. Le compte 4419 ne payait pas Julian. Il payait le gardien ! Mais avec la mort de père et le rejet du virement, Moreau a cessé de venir… Il l’a laissé mourir de faim en bas ! »

« Il a faim, Emily, pleura Vanessa en s’effondrant à genoux. Il s’est libéré de ses entraves… Mon Dieu, il va nous massacrer ! »

La poignée de la porte métallique menant aux citernes commença à tourner lentement. La rouille crissa. Les gonds gémirent sous une pression colossale.

« Lève-toi, Vanessa ! Lève-toi tout de suite ! » cria Emily en tirant sa demi-sœur par le bras.

Mais Vanessa était paralysée par la terreur hystérique, incapable de bouger ses jambes. La porte céda dans un claquement sinistre de maçonnerie brisée.