Ton père qui a failli, Richard. »

Un froid polaire s’empara des membres d’Emily. Des battements sourds résonnaient dans ses tempes. Un crime impardonnable ? Le sang des innocents ? Richard Sterling n’avait été qu’un chirurgien renommé de la marine marchande, puis un rentier passionné d’histoire naturelle. Quel secret pouvait bien justifier de telles paroles de condamnation ?

« Maître Vane, que savez-vous de cela ? » demanda-t-elle, les lèvres blanches.

« Rien, mademoiselle. Mon devoir s’arrêtait à la légalité des actes. Mais une chose est certaine : légalement, vous êtes la maîtresse absolue de Blackwood. Si vous le souhaitez, je peux vous faire escorter par un huissier de justice dès demain matin pour reprendre possession de votre bien. »

« Non, répondit Emily, une lueur nouvelle brillant dans ses iris noisette. Pas d’huissier. Pas de scandale public. Je vais y retourner moi-même. Vanessa a des comptes à me rendre. »

Chapitre II : L’affrontement nocturne
Le brouillard s’était levé sur la falaise, enveloppant Blackwood d’un suaire laiteux. Les arbres décharnés du parc projetaient des ombres tordues contre les façades du manoir lorsqu’Emily franchit le portail rouillé. La grille n’était même pas fermée à clé, signe de la négligence arrogante de Vanessa.

Il était près de vingt-deux heures. Seule une fenêtre du premier étage — celle de l’ancien bureau de Richard — laissait filtrer une lueur jaunâtre.

Emily utilisa la vieille clé en fer forgé que son père lui avait donnée pour son dix-huitième anniversaire, celle de la porte de service des cuisines dissimulée sous le lierre. La serrure tourna avec un déclic lourd et familier. L’odeur de la maison l’assaillit aussitôt : cire froide, suie ancienne et cette odeur imperceptible d’humidité marine qui ne quittait jamais les murs de pierre.

Elle gravit l’escalier dérobé sans faire grincer les marches. Arrivée sur le palier du bureau, elle entendit le bruit frénétique de tiroirs qu’on ouvre et qu’on vide, accompagné d’imprécations étouffées.

Emily poussa la porte battante d’un geste sec.

Vanessa sursauta violemment, renversant une pile de relevés bancaires sur le tapis persan. Ses cheveux blonds, d’ordinaire si impeccablement coiffés, s’échappaient en mèches désordonnées autour de son visage émacié. Ses yeux trahissaient une terreur sauvage, bien loin du masque de cruauté impassible qu’elle arborait quarante-huit heures plus tôt.

« Toi ?! s’étrangla Vanessa en reculant contre le grand secrétaire d’acajou. Comment es-tu entrée ? Je t’avais interdit de revenir ! Je vais appeler… »

« Tu n’appelleras personne, Vanessa, coupa Emily en jetant sur le bureau la copie certifiée conforme du trust luxembourgeois. Ce manoir m’appartient. Chaque brique, chaque meuble, chaque grain de poussière. C’est moi qui devrais te faire jeter dehors par les gendarmes à l’instant même. »

Vanessa baissa les yeux vers le document timbré. Ses lèvres tremblèrent, mais à la stupeur d’Emily, son visage ne se décomposa pas sous l’effet de la colère, mais sous celui d’une indicible panique.

« Le trust… murmura l’aînée d’une voix brisée, presque enfantine. Il a osé… Il t’a tout laissé pour que tu sois la cible. Le monstre. Il t’a condamnée, Emily. »

« De quoi parles-tu ? Arrête tes mensonges ! Tu voulais juste t’accaparer sa fortune ! »

Vanessa poussa un rire hystérique, sans joie, qui résonna lugubrement contre les boiseries. Elle se pencha et ramassa une liasse de feuilles froissées sur le sol, les brandissant sous le nez de sa cadette.

« Quelle fortune, pauvre idiote ? Tu crois qu’il y a de l’argent ? Il n’y a plus rien ! Rien d’autre que des dettes, des crédits hypothécaires cachés et… et cela ! »

Elle écrasa un document bancaire contre la poitrine d’Emily. C’était un relevé d’une banque privée genevoise, daté de la semaine précédant la mort de leur père. En haut à droite, un numéro de compte sautait aux yeux : CH-89 0024 1004 4419.

« Regarde ! cria Vanessa, les ongles enfoncés dans la paume de ses mains. Regarde le compte 4419 ! »

Emily baissa les yeux. Le solde du compte n’était pas négatif. Il affichait un capital astronomique de près de quatre millions d’euros. Mais ce ne fut pas le chiffre qui fit vaciller la jeune femme. C’était la colonne des débits réguliers.

Chaque premier du mois, depuis exactement vingt-quatre ans, une somme invariable de dix mille euros était virée à un destinataire identifié uniquement par un matricule : SUJET-B / FONDATION ST-JUDE.

Et sous cette ligne, la mention manuelle écrite de la main tremblante de Richard sur le dernier relevé :« Le silence coûte plus cher que la vie. S’il s’échappe, nous périrons tous. »

« Tu comprends maintenant ? murmura Vanessa, dont le teint avait viré à la cire. Ce compte 4419 n’est pas un compte d’épargne. C’est un compte de rançon. Depuis le jour où notre mère est morte, père paie quelqu’un… ou quelque chose. Et le dernier virement a été rejeté le matin de sa mort pour défaut d’autorisation biométrique. »

Elle s’approcha d’Emily, son souffle chaud et précipité heurtant sa joue :

« Hier soir, on a frappé à la porte de la cave, Emily. À l’intérieur du mur du fond. Quelqu’un sait que le compte 4419 a cessé de payer. »

Chapitre III : La voix derrière la brique
L’atmosphère de la pièce devint suffocante. L’horloge comtoise égrena les secondes avec une lenteur funèbre. Emily refusait de céder à la panique qui dévorait les yeux de sa demi-sœur. Pourtant, la lettre de Richard résonnait dans sa mémoire : « J’ai commis un crime impardonnable il y a vingt-cinq ans… »

« Pourquoi as-tu voulu me chasser alors ? demanda Emily d’une voix sourde. Si tu savais tout cela ? »

« Parce que je voulais que tu fuis ! hurla presque Vanessa avant de baisser le ton, terrifiée par le bruit de sa propre voix. Je voulais que tu partes loin d’ici avant qu’ils ne viennent ! Si tu étais dans la maison, tu redevenais l’héritière légitime. Père m’a dit un jour, dans un accès de délire avant sa mort, que le sang qui réclame la dette ne s’apaiserait qu’avec le sang de la dernière née ! Il parlait de toi, Emily ! Il t’a sacrifiée en te léguant ce domaine ! »