« Tu pensais que la vieille folle allait te protéger éternellement, petite bourgeoise ? » cracha Roxanne en franchissant le seuil, la voix envenimée par une rage trop longtemps contenue. « Martha n’est qu’un déchet du passé. Ce soir, on règle ton compte, et demain matin, elle nettoiera ta cellule avec ses larmes. »
La plus corpulente des trois complices fit un pas en avant, son surin pointé vers la gorge d’Emma. Emma chercha désespérément une arme autour d’elle : une tasse en plastique, un livre de prières… rien qui puisse arrêter une lame d’acier rouillé.
La première agresseuse se jeta en avant.
Mais avant que la lame ne touche la chair, un claquement lourd et sourd résonna dans la cellule. La femme s’effondra d’un bloc sur les dalles avec un gémissement étouffé, la tempe ensanglantée. Derrière elle se tenait Tara, la complice de Martha, brandissant une chaussette lestée de deux épaisses piles de radio.
Par le conduit d’aération reliant la cellule adjacente, la trappe venait de céder. Denise et Martha pénétrèrent dans la pièce avant même que Roxanne ait pu faire volte-face.
Martha n’avait pas attendu l’attaque dans son lit. Elle l’avait anticipée.
« Tu es prévisible, Roxanne », dit calmement Martha en avançant dans la pénombre, le regard dépourvu de la moindre hésitation. « Miller t’a promis une porte de sortie, et toi, tu cours comme un rat vers le piège qu’il t’a tendu. Tu crois qu’il va te libérer ? Dès que tu auras tué cette gamine, Miller te fera abattre par les gardiens du mirador pour tentative d’évasion ou meurtre de premier degré. Tu es le fusible, imbécile. »
Roxanne recula d’un pas, heurtant le chambranle de la porte. L’incertitude traversa son regard fauve pour la première fois. Mais la paranoïa et la férocité l’emportèrent.
« Vous mentez ! Vous bluffez toutes ! » hurla-t-elle en brandissant son surin vers Martha.
Le combat fut bref, brutal, sauvage. Roxanne tenta d’égorger la doyenne, mais Tara s’interposa, encaissant une entaille sanglante à l’avant-bras avant de plaquer Roxanne contre le bat-flanc. Le métal hurla sous le choc. Les deux femmes roulèrent au sol dans un enchevêtrement de membres et de jurons étouffés. Emma vit la lame glisser vers la carotide de Tara. Sans réfléchir, la terreur cédant la place à un instinct de survie primaire, la jeune femme saisit l’épais tabouret de fer boulonné qui oscillait sur son axe défaillant et utilisa tout le poids de son corps pour frapper le bras armé de Roxanne.
L’os céda avec un craquement sec. L’arme métallique tomba sur le sol avec un tintement clair.
Roxanne poussa un hurlement d’agonie, tenant son poignet brisé, clouée au sol par Denise qui lui écrasait impitoyablement la gorge sous sa botte.
Les lumières du couloir s’allumèrent brusquement toutes ensemble dans un bourdonnement électrique assourdissant.
Des pas précipités résonnèrent sur la grille extérieure. La voix tonitruante du surveillant-chef Miller s’éleva à travers le mégaphone : « Alerte générale ! Émeute au bloc C ! Déploiement de l’équipe d’intervention immédiate ! »
Martha ramassa immédiatement le surin rouillé avec un morceau de tissu et força Roxanne à relever la tête.
« Écoute-moi très bien, Roxanne », murmura Martha à quelques centimètres du visage blême de la tortionnaire. « Miller monte les marches avec ses hommes. Leurs armes sont chargées à balles réelles. Si tu prétends que nous t’avons agressée, il fera un carnage et tu seras la première à prendre une balle perdue pour fermer le dossier. Si tu dis la vérité — qu’il t’a ordonné de venir ici pour assassiner Emma —, tu as une chance de voir le jour de demain. Choisis ton camp. Tout de suite. »
Roxanne cracha du sang sur le sol, les yeux exorbités par la terreur en entendant les bruits de culasse qui claquaient au bas de l’escalier. « Il m’avait juré… il m’avait juré que je sortirais en liberté conditionnelle le mois prochain… »
« Miller ne laisse jamais de témoins vivants derrière lui », asséna Martha. « Demande à mon dossier. Demande au père d’Emma. »
La grille de la galerie fut arrachée avec fracas. Miller apparut, vêtu de son gilet tactique noir, suivi de quatre gardiens casqués armés de fusils à pompe anti-émeute et de matraques télescopiques. Son visage carré, marqué par une balafre sur la mâchoire, trahissait une impatience sanguinaire. Mais en franchissant la porte de la cellule 104, son regard s’arrêta net.
Le scénario qu’il attendait n’existait pas.
Emma Carter n’était pas étendue morte dans une mare de sang. Au contraire, Emma se tenait debout, le visage barbouillé de suie mais le regard d’acier, aux côtés de Martha. Et au milieu de la pièce, Roxanne était à genoux, le bras cassé, pleurant de douleur, tandis que Tara tenait bien en vue le badge d’accès magnétique qui pendait à son poignet.
« Miller », lança Martha d’une voix forte qui porta dans toute la coursive réveillée. « Vous arrivez bien vite pour une patrouille qui avait déserté le bloc il y a trente minutes. Et avec votre badge d’accès personnel retrouvé entre les mains d’une détenue armée. »
Autour d’eux, le long des coursives métalliques des trois étages, les grilles des cellules commencèrent à trembler. Réveillées par le vacarme et reconnaissant l’injustice familière, des centaines de détenues empoignèrent leurs barreaux de fer, frappant le métal avec leurs timbales et leurs poings fermés dans un grondement d’enfer qui fit trembler les murs mêmes du bâtiment.
Clang. Clang. Clang.
Ce n’était plus une simple rixe. C’était le soulèvement sourd et terrifiant d’un pénitencier entier qui refusait le meurtre d’une innocente.
« Gardiens ! » ordonna Miller, la voix devenue aiguë sous la panique grandissante. « Menottez tout le monde ! Isolez Carter et Vance immédiatement ! Usage de la force autorisé ! »
Mais les quatre gardiens sous ses ordres hésitèrent. Ils regardèrent la clé magnétique estampillée du numéro matricule de Miller. Ils virent le sang de Tara, le poignet brisé de Roxanne, et surtout, ils entendirent la rumeur furieuse qui montait des coursives. L’un des gardiens, un jeune homme aux traits tirés nommé Jenkins, baissa légèrement le canon de son arme.