Emma se figea net. Son cœur rata un battement, heurtant sa cage thoracique avec une violence inouïe. Son père était mort sept ans plus tôt dans un prétendu accident de la route sur une départementale déserte, quelques semaines après avoir démissionné de la direction financière du groupe Meridian, un conglomérat d’investissements tentaculaire.

« Vous… vous connaissiez mon père ? »

Martha ne répondit pas tout de suite. Elle fit signe aux deux femmes qui l’accompagnaient, deux silhouettes massives et impassibles prénommées Tara et Denise, de veiller devant la grille entrouverte. Puis elle s’assit lourdement sur le mince matelas de vinyle élimé. Ses yeux gris, bordés de rides profondes creusées par vingt années de réclusion, fixèrent Emma avec une intensité presque douloureuse.

« Ton père n’a jamais eu d’accident, petite. Il a refusé de signer les comptes truqués qui couvraient le blanchiment de fonds issus du trafic portuaire. Deux semaines plus tard, ses freins lâchaient dans un virage serré. Et aujourd’hui, c’est toi qu’on jette ici pour avoir supposément détourné quatre-vingts millions de dollars de ce même groupe Meridian. Tu crois vraiment aux coïncidences ? »

Le souffle manqua à Emma. Toute l’affaire défila devant ses yeux : l’audit interne monté de toutes pièces, son ordinateur professionnel verrouillé sans préavis, les relevés bancaires falsifiés à son nom aux Bahamas, et ce procureur zélé qui avait refusé chacune de ses demandes d’expertise indépendante. On l’avait condamnée à quinze ans de réclusion criminelle en moins de trois jours de procès, expédiée dans ce trou noir avant même que son avocat commis d’office n’ait pu déposer un recours.

« On m’a piégée pour me faire taire », dit Emma, les lèvres tremblantes. « J’avais commencé à fouiller dans les vieux dossiers d’archives de mon père. Je voulais réhabiliter sa mémoire. J’ai trouvé des comptes miroirs… des virements vers une société écran appelée SilverKey. »

« SilverKey », répéta Martha avec un sourire sans joie. « C’est la société qui gère, entre autres, la sous-traitance de la sécurité et des cantines de trois prisons de cet État. Y compris celle-ci. »

Le sol sembla se dérober sous les pieds d’Emma. Elle comprit instantanément la mécanique du piège. On ne l’avait pas simplement envoyée en prison pour la neutraliser. On l’avait jetée dans la fosse aux lions, dans un établissement où ses ennemis contrôlaient les murs, les serrures, et les couteaux de cantine.

« Roxanne travaille pour eux ? » demanda Emma dans un murmure d’effroi.

« Pas directement. Roxanne est une brute stupide qui obéit à la gamelle. Mais le surveillant-chef Miller, lui, prend ses ordres directement auprès du conseil d’administration de Meridian. Quand tu es descendue du fourgon hier soir, Miller est allé voir Roxanne dans les douches. Il lui a promis une réduction de peine et trois briques de cigarettes si tu ne passais pas le cap du premier mois. Une chute malencontreuse dans les escaliers métalliques, une overdose involontaire… les méthodes ne manquent pas. »

« Alors pourquoi m’avoir sauvée ? » s’écria Emma, déchirée entre la panique et la gratitude. « Si cet endroit leur appartient, vous venez de vous mettre une cible sur le dos ! »

Martha posa une main sur le dossier de sa chaise en fer. « Ton père m’a sauvée autrefois. Quand j’étais comptable dans leur filiale, avant qu’ils ne maquillaient leurs premiers crimes de sang, il a tout fait pour m’éviter la peine maximale. Il a témoigné pour moi. Il a mis sa propre famille en danger pour atténuer ma peine. Je n’ai pas pu empêcher sa mort dehors. Mais tant que je respire entre ces quatre murs, sa fille ne mourra pas comme un chien sur ce béton. »

Dehors, la sirène de fin de promenade retentit. Un hurlement mécanique strident qui fit vibrer les grilles métalliques. Les pas lourds de centaines de détenues résonnèrent sur les passerelles en caillebotis d’acier. Le vacarme quotidien reprenait ses droits : cris d’insultes, portes qui claquent, cliquetis des passe-partout des gardiens.

Mais dans les coursives, l’atmosphère avait changé. Roxanne marchait en tête de sa ligne, le regard braqué sur les grilles du bloc C. Ses lieutenants, voyant qu’elle n’avait pas réagi immédiatement à l’affront de Martha, commençaient déjà à murmurer dans son dos. Pour Roxanne, le compte à rebours était enclenché. Si elle ne frappait pas vite et fort, son règne s’effondrerait avant le coucher du soleil.

La nuit tomba sur Blackwood comme une chape de plomb. À vingt-deux heures, les projecteurs extérieurs inondèrent les fenêtres grillagées d’une lumière crue, blafarde, découpant les barreaux en ombres tranchantes sur les murs de chaux écaillée. Le silence nocturne de la prison n’était jamais complet : il était fait de râles lointains, de quintes de toux métalliques, de murmures conspirateurs et des rondes régulières des bottes ferrées des gardiens.

Emma ne dormait pas. Assise sur sa couchette dans la cellule 104, elle fixait le plafond fissuré. Martha lui avait ordonné de rester alerte.

Vers deux heures du matin, le rythme des patrouilles s’interrompit anormalement.

Aucun gardien ne passa devant la grille pendant plus de vingt minutes. Le silence devint trop épais, presque liquide. C’était le signe que tout détenu aguerri apprenait à redouter : la ronde était délibérément détournée. Le secteur venait d’être « blanchi ».

Un grincement minuscule s’éleva au bout de la coursive.

Emma se redressa d’un bond, le dos collé contre le mur glacé. Une ombre se glissa devant les barreaux. Puis une autre.

Ce n’était pas seulement Roxanne. Elles étaient quatre. Les mains gantées de bandes de tissu pour ne pas laisser d’empreintes, armées de surins artisanaux façonnés à partir de ferraille de sommier et affûtés sur les marches en béton. Roxanne tenait dans sa paume une clé magnétique d’officier, volée ou plus vraisemblablement fournie par le surveillant-chef Miller.

Le déclic de la serrure électronique déchira l’obscurité avec le bruit sec d’une détonation.