— Oui.
Il a marqué une pause.
— Vous êtes seule avec eux ?
J’ai regardé Antoine.
— Non.
— Après ce que vous m’avez envoyé, je vous conseille de ne pas rester seule avec votre mari. Nous avons également besoin que vous fassiez constater votre joue rapidement si vous souhaitez engager des démarches.
Antoine m’entendait.
— Tu as envoyé quoi ?
Je n’ai pas répondu.
Julien a poursuivi :
— Une personne peut venir vous chercher. Et si vous vous sentez en danger, appelez immédiatement les forces de l’ordre.
— D’accord.
J’ai raccroché.
Antoine s’est avancé.
— Tu vas vraiment porter plainte ?
Je l’ai regardé.
Cette question m’a stupéfaite.
Pas « Est-ce que tu vas bien ? »
Pas « Je suis désolé. »
Pas même « Je ne sais pas ce qui m’a pris. »
Non.
Sa première inquiétude était la conséquence.
— Oui.
Geneviève s’est levée.
— Pour une gifle ?
J’ai tourné lentement la tête vers elle.
— Vous voulez vraiment terminer cette journée en prononçant cette phrase ?
Elle a serré les lèvres.
Antoine a baissé la voix.
— Camille, on est mariés.
— Justement.
— Tu vas détruire notre vie pour une erreur de trois secondes ?
J’ai senti quelque chose en moi devenir parfaitement calme.
— Non, Antoine. Notre vie a été détruite pendant trois ans. Ces trois secondes m’ont simplement obligée à le voir.
Il s’est mis à pleurer.
Et le pire, c’est qu’une partie de moi a eu envie de le consoler.
C’est terrifiant, les habitudes.
On peut être humiliée, trahie, frappée… et garder malgré tout ce réflexe absurde de vouloir protéger la personne qui vient de vous faire du mal.
J’ai serré la bandoulière de mon sac.
— Je pars ce soir.
Geneviève a laissé échapper un rire nerveux.
— Donc finalement tu obéis.
Je l’ai regardée.
— Non. Je quitte la maison parce que je ne veux pas passer une nuit de plus avec votre fils.
Puis j’ai ajouté :
— Mais vous aussi, vous allez partir.
Son rire s’est arrêté.
— Pardon ?
— Pas aujourd’hui. Je ne vais mettre personne sur le trottoir. Julien s’occupera des formalités. Mais vous n’habiterez plus ici comme si cette villa vous appartenait.
— Tu ne peux pas me chasser !
— Je vais faire les choses légalement. Contrairement à ce que vous venez tous les deux de faire.
Antoine a frappé du poing sur la console.
— Ça suffit !
J’ai sursauté.
Et il l’a vu.
Son expression a changé.
Il a regardé sa propre main.
Puis moi.
Cette fois, il n’a pas essayé de s’approcher.
Vingt minutes plus tard, ma sœur est arrivée avec son compagnon.
Je n’avais pris qu’une valise.
Quelques vêtements.
Mes papiers.
Mon ordinateur.
Les bijoux qui m’appartenaient personnellement.
Quand je suis descendue, Geneviève était assise dans le salon, silencieuse.
Antoine m’attendait au pied de l’escalier.
— Camille.
Je me suis arrêtée.
— Je suis désolé.
C’étaient enfin les mots que j’avais attendu d’entendre.
Et ils ne m’ont rien fait.
Il a poursuivi :
— Je ne sais pas ce qui m’a pris.
— Si.
Il a froncé les sourcils.
— Quoi ?
— Tu pensais que tu pouvais le faire.
Il a baissé les yeux.
— Je peux changer.
J’ai regardé cet homme que j’avais aimé.
Je l’avais aimé sincèrement.
C’était peut-être ce qui faisait le plus mal.
Les monstres sont faciles à quitter dans les histoires.
Dans la vraie vie, les personnes qui nous blessent ont parfois aussi été celles qui nous ont fait rire, qui nous ont tenu la main à l’hôpital, qui connaissaient notre café préféré, qui dormaient à côté de nous depuis des années.
Je ne quittais pas un inconnu.
Je quittais l’homme avec qui j’avais imaginé vieillir.
— Peut-être, ai-je répondu. Mais tu changeras sans moi.
Je suis partie.
Le lendemain matin, j’ai fait constater la marque sur ma joue.
Puis j’ai déposé plainte.
Antoine n’a pas tenté de nier.
Il aurait difficilement pu le faire.
Sa tante et son cousin avaient assisté à une partie de la scène.
Et, détail que j’ignorais jusque-là, la caméra de sécurité du hall avait enregistré ce qui s’était passé.
Cette caméra qu’Antoine avait lui-même fait installer après un cambriolage dans le quartier.
L’ironie m’a presque fait rire lorsque Julien me l’a annoncé.
Le divorce a été engagé rapidement.
Ce qui s’est passé ensuite n’a pas ressemblé aux films.
Il n’y a pas eu une audience spectaculaire où tout le monde a applaudi pendant que je prononçais une phrase parfaite.
Il y a eu des rendez-vous.
Des dossiers.
Des courriels.
Des nuits où je me réveillais à quatre heures en me demandant si j’avais fait le bon choix.
Des journées où Antoine m’envoyait des messages interminables.
Des excuses.
Des souvenirs.
Des promesses.
Puis parfois des accusations.
« Tu me punis financièrement. »
« Ma mère est malade à cause de toi. »
« Tu détruis tout ce qu’on a construit. »
Cette dernière phrase m’a fait le plus sourire.
Parce que, précisément, j’avais enfin compris qui avait construit quoi.
Julien et mon comptable ont démêlé les finances pendant plusieurs semaines.
La vérité était moins spectaculaire que ce que Geneviève imaginait, mais plus humiliante pour Antoine.
Je ne pouvais évidemment pas « prendre » son entreprise d’un claquement de doigts.
Ce n’était pas mon objectif.
Mes participations et mes créances étaient documentées.
Nous avons donc négocié une sortie propre.
Antoine a dû refinancer une partie de sa société, vendre certains actifs personnels et réduire considérablement son train de vie pour racheter une partie de mes intérêts.
Il a gardé son entreprise.
Mais plus le personnage qu’il avait construit autour.
Le chauffeur de Geneviève a disparu le premier mois.
Puis sa carte de dépenses.
Puis les week-ends réglés sans questions.
Elle a dû vendre son SUV et revenir à une vie que la plupart des gens auraient encore considérée comme extrêmement confortable.
Pour elle, c’était une catastrophe.
Elle m’a appelée une seule fois.
Trois mois après mon départ.