Son visage, encore rouge de colère quelques secondes plus tôt, avait perdu toute couleur.
— Antoine ? a répété Geneviève. Qui est-ce ?
— Allô ?
Je n’entendais pas la personne au bout du fil, mais j’ai vu sa mâchoire se contracter.
— Comment ça, « suspendu » ?
Geneviève s’est rapprochée.
— Qu’est-ce qui est suspendu ?
Antoine lui a fait signe de se taire.
— Non. Écoutez-moi, il doit y avoir une erreur. Je suis le gérant. Vous ne pouvez pas…
Il s’est interrompu.
Pour la première fois depuis que nous nous connaissions, j’ai vu quelque chose apparaître dans ses yeux que je n’y avais jamais vu lorsque nous parlions d’argent.
De la panique.
Pas de l’inquiétude.
Pas de la colère.
De la vraie panique.
Il s’est éloigné de quelques pas, le téléphone collé à l’oreille.
— Qui vous a donné cette instruction ?
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J’ai déjà eu la réponse avant lui.
Il s’est tourné lentement vers moi.
— Delcourt Patrimoine ?
J’ai soutenu son regard.
Geneviève a froncé les sourcils.
— C’est quoi, Delcourt Patrimoine ?
Antoine a raccroché sans répondre.
Il est resté immobile au milieu du hall.
Puis il a dit :
— Qu’est-ce que tu viens de faire ?
Sa voix était beaucoup plus basse.
Je n’avais jamais remarqué à quel point les hommes comme Antoine pouvaient changer de ton rapidement lorsqu’ils comprenaient que la personne qu’ils venaient d’humilier avait quelque chose dont ils avaient besoin.
Je touchais encore ma joue.
Elle me brûlait.
— Rien que je n’aurais dû faire il y a longtemps.
— Camille, arrête avec tes phrases mystérieuses. Qu’est-ce que tu as fait ?
Geneviève s’est interposée.
— Antoine, de quoi parle-t-elle ?
Il a passé une main dans ses cheveux.
— Le compte professionnel vient d’être bloqué pour certaines opérations.
Elle m’a regardée comme si j’avais pénétré illégalement dans une banque.
— Tu as touché à l’entreprise de mon fils ?
J’ai presque souri.
— Non, Geneviève. J’ai simplement arrêté de la financer.
Le silence qui a suivi a été délicieux.
Pas parce que j’éprouvais du plaisir à les voir souffrir.
Je crois que j’étais déjà trop fatiguée pour ça.
Mais parce que, pendant trois ans, chaque conversation dans cette maison avait reposé sur une fiction.
Eux, les riches.
Moi, la femme chanceuse qu’on avait accueillie.
Eux, les bienfaiteurs.
Moi, la profiteuse.
Et soudain, cette fiction venait de se fissurer.
Antoine m’a attrapée par le bras.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
J’ai immédiatement reculé.
— Ne me touche plus.
Il a lâché mon bras.
Peut-être parce qu’il a vu mon expression.
Peut-être parce qu’il venait enfin de comprendre que la gifle avait changé quelque chose de définitif.
Geneviève, elle, n’avait toujours pas compris.
— Antoine n’a besoin de l’argent de personne.
J’ai tourné la tête vers elle.
— Vraiment ?
— Mon fils dirige une entreprise qui…
— Qui était à moins de trois mois de la cessation de paiements quand je l’ai rencontré.
Antoine a fermé les yeux.
— Camille.
— Non. Maintenant, c’est moi qui parle.
Geneviève a regardé son fils.
— Qu’est-ce qu’elle veut dire ?
Il n’a rien dit.
Alors j’ai continué.
— La première année de notre mariage, Antoine devait près de quatre cent mille euros à plusieurs fournisseurs et organismes financiers. Une ligne de crédit devait être supprimée. Deux gros clients venaient de partir.
— C’est faux.
Mais sa voix manquait déjà de conviction.
J’ai sorti mon téléphone.
— Je peux demander à Julien de t’envoyer les documents.
— Julien ?
— Maître Mercier.
Antoine a éclaté :
— Arrête de parler comme si ton avocat gérait ma vie !
— Il ne gère pas ta vie. Il protège la mienne.
Geneviève s’est tournée vers son fils.
— Tu avais des dettes ?
Antoine a serré les dents.
— C’était une mauvaise passe.
Je me suis mise à rire.
Cette fois, ce n’était pas amer.
C’était presque de l’incrédulité.
— Une mauvaise passe ?
Je l’ai regardé.
— Tu m’as suppliée de t’aider.
Geneviève s’est figée.
Antoine s’est approché.
— Je ne t’ai jamais suppliée.
— Tu pleurais dans notre appartement de Neuilly à deux heures du matin parce que tu pensais devoir licencier dix-sept personnes.
Son visage s’est fermé.
Je me souvenais parfaitement de cette nuit.
Il était assis au bord du lit.
Les épaules voûtées.
Il m’avait dit :
« Si ma mère découvre ça, elle ne s’en remettra pas. Elle croit que tout va bien. »
À l’époque, j’avais trouvé cette phrase touchante.
Je pensais qu’il voulait protéger sa mère.
Je n’avais pas compris qu’il voulait surtout protéger l’image qu’elle avait de lui.
J’avais investi.
D’abord deux cent mille euros.
Puis davantage.
Pas comme un cadeau.
Pas exactement.
Mon avocat et mon expert-comptable avaient insisté pour que tout soit documenté.
Une partie sous forme d’apports.
Une autre à travers une société de participation dont Antoine connaissait l’existence sans avoir jamais pris la peine d’en comprendre les détails.
Parce qu’Antoine avait une qualité extraordinaire lorsqu’il croyait dominer quelqu’un :
il ne lisait rien.
Il signait.
Et moi, pendant trois ans, je l’avais laissé croire que son redressement spectaculaire était uniquement le fruit de son talent.
Geneviève a murmuré :
— Combien ?
Antoine s’est retourné.
— Maman, ça ne te regarde pas.
— Combien a-t-elle mis dans ta société ?
Je lui ai répondu.
— Un peu plus de neuf cent mille euros au total.
Elle s’est assise.
Pas élégamment.
Pas avec la grâce contrôlée qu’elle affichait habituellement.
Ses jambes ont simplement semblé céder et elle s’est laissée tomber sur le fauteuil derrière elle.
— Neuf cent mille…
Antoine s’est tourné vers moi.
— Tu vas vraiment faire ça devant tout le monde ?
J’avais presque oublié les autres.
Sa tante.
Son cousin.
Les deux amies de Geneviève.
Ils se tenaient quelques mètres plus loin.
Plus personne ne regardait sa tasse.