— Non, Daniel. C’est mon argent. Tu as confondu ma générosité avec ton propre mérite. Pendant quatre ans, tu as regardé ta mère se faire dépouiller de chaque centimètre de sa maison, de chaque souvenir de son mari défunt, sans lever le petit doigt, parce que tu avais peur que Claire te fasse une scène. Tu as troqué ta dignité et ton respect filial contre le confort d’un compte en banque que tu n’as jamais rempli. Maintenant, assume ton rôle d’homme d’affaires indépendant.
— Maman, je t’en supplie… les parents de Claire viennent d’atterrir. Ils sont dans le taxi pour la maison. On ne peut pas régler ça après Noël ?
— À quatorze heures, Daniel. Sois à la maison. Tu ne voudrais pas que tes beaux-parents manquent le spectacle.
Je raccrochai sans attendre sa réponse.
À treize heures trente, vêtue d’un élégant manteau en cachemire noir taillé sur mesure, un tailleur en laine bleu nuit et mes gants de cuir souple, je descendis dans le hall où m’attendait une berline noire affrétée par le cabinet de Richard Vance. Richard était assis à l’arrière, une serviette en cuir épais posée sur les genoux. Deux hommes en costume sombre et pardessus épais nous suivaient dans une seconde voiture : Maître Delacroix, huissier de justice assermenté, et son clerc, accompagnés d’un serrurier professionnel et de deux agents de sécurité privée assermentés.
Le cortège prit la direction de notre ancienne maison coloniale.
La propriété semblait tout droit sortie d’un magazine de décoration bourgeoise. Les allées avaient été impeccablement déneigées par l’entreprise d’entretien que je payais sans le savoir. Devant le garage double trônait le SUV de luxe flambant neuf de Claire – un modèle allemand blanc nacré dont les mensualités de leasing étaient prélevées sans vergogne sur le compte du trust Collins – ainsi qu’une berline de location haut de gamme qui trahissait l’arrivée récente de ses parents.
La fumée montait gaiement de la cheminée en briques rouges. La cheminée où j’avais jadis brûlé les bûches de chêne avec Robert.
Nous sommes sortis des véhicules. La neige crissait sous nos semelles. Je n’ai ressenti ni tremblement, ni rancœur puérile. Juste une implacable et froide détermination.
PARTIE 4 : L’ARRIVÉE DES COMPTES
Lorsque j’ai poussé la porte d’entrée – qui n’était même pas verrouillée –, le rire sonore d’un homme a résonné dans le vestibule.
Les parents de Claire, Richard et Evelyn Beaumont, trônaient dans le salon autour de coupes de champagne et de canapés fins. C’étaient des gens prétentieux, venus d’une banlieue cossue de l’Illinois, qui avaient toujours regardé Robert et moi avec un soupçon de condescendance, nous considérant comme de simples « provinciaux ayant réussi dans la pierre ».
Claire, resplendissante dans une robe en maille vert émeraude, était en train de raconter une anecdote avec de grands gestes théâtraux. Daniel, lui, se tenait près de la baie vitrée, un verre de whisky à la main, le visage d’une pâleur cadavérique, fixant frénétiquement l’écran de son téléphone.
Le tintement des verres s’arrêta net lorsque Richard Vance, les deux agents de sécurité et moi-même sommes entrés dans la pièce.
Evelyn Beaumont fronça les sourcils, ajustant son collier de perles.
— Margaret ? dit-elle avec un ton faussement mielleux teinté d’agacement. Je croyais… Claire nous avait dit que vous aviez préféré passer les fêtes dans une retraite thermale pour vous reposer.
Claire se leva d’un bond, son sourire mondain s’évaporant instantanément pour laisser place à une fureur mal contenue.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? cracha-t-elle à mi-voix en s’avançant vers moi. Je vous avais prévenue hier soir. Vous n’avez plus rien à faire dans cette maison. Daniel, fais sortir ta mère immédiatement ! Et qui sont ces gens ?
Daniel ne bougea pas d’un millimètre. Il regardait l’huissier de justice avec la terreur d’un condamné qui voit le bourreau monter sur l’échafaud.
— Ferme-la, Claire, murmura Daniel d’une voix brisée. Tais-toi, pour l’amour de Dieu.
— Pardon ?! s’indigna la jeune femme en se tournant vers son mari. Tu me dis de me taire ? Devant mes parents ? Margaret, vous dépassez les bornes. Si vous ne partez pas à l’instant, j’appelle la police pour violation de domicile privé !
Maître Delacroix fit un pas en avant, sortit son badge officiel et déplia un document frappé du sceau de la cour supérieure du Massachusetts.
— Madame Claire Collins, née Beaumont ? demanda l’huissier d’une voix neutre, parfaitement administrative.
— Oui, c’est moi ! Et vous êtes chez moi !
— C’est précisément sur ce point que vous commettez une lourde erreur d’appréciation juridique, répliqua Richard Vance en s’avançant. Je suis Maître Richard Vance, représentant légal de Madame Margaret Collins et administrateur général du Collins Family Real Estate Trust. Je vous remets en main propre la notification formelle de cessation d’occupation sans titre ni droit, assortie d’une ordonnance d’évacuation immédiate des lieux sous contrôle d’huissier.
Un silence de plomb tomba sur le salon. On n’entendait plus que le crépitement des bûches dans l’âtre.
Le père de Claire, Richard Beaumont, posa lourdement sa coupe sur la table basse, manquant de renverser le champagne sur le tapis persan.
— Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie grotesque ? dit-il en se levant, bombant le torse comme il le faisait sans doute dans ses réunions de conseil d’administration. Daniel et ma fille sont propriétaires de ce bien depuis leur mariage ! Daniel nous l’a répété vingt fois !
Je tournai lentement les yeux vers mon fils.
Daniel avait baissé la tête. Il fixait le parquet, incapable de soutenir le regard de son beau-père, encore moins le mien.
— C’est faux, dis-je d’une voix claire qui résonna dans chaque recoin de la pièce. Daniel n’a jamais été propriétaire du moindre mètre carré de cette maison. Ni de celle-ci, ni de l’appartement qu’ils occupaient avant, ni du terrain sur lequel il comptait faire construire. Cette maison a été achetée en 1982 par Robert et Margaret Collins. Elle a été intégrée dans un trust irrévocable dont je suis l’unique bénéficiaire et la seule décisionnaire jusqu’à mon décès.