— Claire… qu’est-ce que tu as fait ?
Julien tenait son téléphone dans la main, mais il ne regardait plus l’écran.
Il me regardait, moi.
À sa droite, Marc Vasseur, l’un de ses associés, venait de recevoir exactement le même appel.
Et pour la première fois de toute la soirée, personne ne riait.
Même Hélène avait reposé sa coupe de champagne.
— Pourquoi vous recevez tous les deux cet appel ? demanda l’épouse de Marc.
Marc ne répondit pas.
Son visage était devenu gris.
Julien rejeta l’appel.
Presque immédiatement, le téléphone se remit à vibrer.
Je baissai les yeux vers l’écran.
Numéro professionnel.
Le même indicatif que celui que l’enquêteur m’avait donné la veille.
Julien se leva brusquement.
— Excusez-moi.
Il fit deux pas vers la sortie.
— Non.
Ma voix n’était pas forte.
Pourtant, il s’arrêta.
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Il se retourna lentement.
— Quoi ?
J’essuyai encore un peu de sauce sur ma joue.
Une feuille de salade était restée accrochée à une mèche de mes cheveux.
Quelques minutes plus tôt, cette image m’aurait donné envie de disparaître.
À présent, je ne ressentais plus aucune honte.
— Tu voulais que tout le monde profite de votre petite plaisanterie, dis-je. Alors ne pars pas au moment intéressant.
— Claire, ce n’est pas le moment.
— Au contraire.
Hélène frappa doucement sa coupe contre la table.
— Ça suffit.
Elle prononça ces deux mots avec ce ton qu’elle utilisait depuis le début de mon mariage.
Le ton de quelqu’un qui n’avait jamais eu besoin de demander deux fois.
— Claire, assieds-toi et arrête ce spectacle.
Je la regardai.
Puis je regardai mon assiette.
— Le spectacle a commencé quand vous avez décidé de me faire tomber devant vos invités.
— C’était un accident.
— Bien sûr.
— Tu es ridicule, intervint Julien.
Il avait dit ça trop vite.
Presque par réflexe.
Je tournai les yeux vers lui.
— Comme ma signature sur les documents de la maison ?
Silence.
Pas un silence poli.
Un silence brutal.
Marc releva la tête.
— Quelle maison ?
Julien pâlit.
Hélène, elle, ne bougea pas.
Et c’est précisément sa tranquillité qui confirma ce que je soupçonnais depuis trois jours.
Elle savait.
Tout.
— Claire, dit Julien lentement, je te conseille vraiment de ne pas parler de choses que tu ne comprends pas.
Je souris.
Même maintenant.
Même pris au piège.
Il essayait encore de me convaincre que j’étais trop ignorante pour comprendre.
Je pris mon téléphone.
— Quarante-huit mille euros le 12 août. Trente-deux mille le 29 août. Soixante et un mille cinq cents le 14 septembre. Et deux transferts supplémentaires vers DL Conseil Participations, dont un compte que tu ne m’as jamais déclaré.
Marc se redressa sur sa chaise.
— Pardon ?
Julien me lança un regard meurtrier.
— Tu as fouillé dans mes comptes ?
— Nos comptes.
— Ce n’est pas la même chose.
— Quand l’argent sort d’un compte à nos deux noms, si.
Marc regarda Julien.
— Qu’est-ce que c’est que DL Conseil Participations ?
— Rien qui te concerne.
Cette réponse eut l’effet d’une allumette.
Marc posa ses deux mains sur la table.
— Je suis associé à hauteur de vingt-deux pour cent dans votre société. Si tu déplaces de l’argent vers une structure dont je n’ai jamais entendu parler, ça me concerne.
Une deuxième associée, Sophie Lambert, jusque-là silencieuse, se pencha en avant.
— Moi non plus, je ne connais pas cette société.
Julien ferma les yeux une seconde.
Hélène intervint aussitôt.
— On ne va pas transformer mon anniversaire en réunion comptable.
Sophie eut un rire sans joie.
— Apparemment, on aurait peut-être dû avoir cette réunion plus tôt.
Hélène se tourna vers elle.
— Sophie, ne te mêle pas d’une dispute conjugale.
— Si des fonds de la société sont concernés, ce n’est plus une dispute conjugale.
Julien posa brusquement son téléphone sur la nappe.
— Personne n’a détourné quoi que ce soit.
Je sentis mon cœur accélérer.
J’avais imaginé cette confrontation des dizaines de fois depuis mercredi.
Dans certaines versions, je criais.
Dans d’autres, je jetais les documents devant lui.
En réalité, je me sentais étrangement calme.
Comme si j’avais dépassé la colère.
— Alors pourquoi ma maison apparaît-elle comme garantie d’une ligne de crédit professionnelle ?
Cette fois, Marc se leva.
— Quoi ?
Je ne quittai pas Julien des yeux.
— La maison de Bretagne que mon père m’a léguée. Celle qui m’appartient personnellement.
Julien passa sa langue sur ses lèvres.
— Claire…
— Avec une autorisation portant une signature qui ressemble à la mienne.
Hélène se leva à son tour.
— Nous partons.
Elle attrapa son sac.
Je n’arrivais presque pas à croire ce que je voyais.
— Vous partez ?
— Oui.
— Maintenant ?
— Cette conversation n’a aucun sens.
Je me tournai vers elle.
— Pourtant, mercredi à 18 h 26, vous avez écrit à Julien : « Tant qu’elle ne regarde pas les documents de la maison, on gagne du temps. »
Elle s’immobilisa.
Je vis précisément le moment où elle comprit.
Le message.
Je l’avais vu.
Julien tourna brusquement la tête vers sa mère.
— Maman…
— Tais-toi.
Un seul mot.
Sec.
Et soudain, leur dynamique apparut clairement à toute la table.
Hélène n’était pas une vieille dame entraînée malgré elle dans les affaires douteuses de son fils.
Elle commandait.
Julien exécutait.
Marc sortit son propre téléphone.
— Je veux voir les relevés.
Julien s’avança vers moi.
— Tu ne montres rien à personne.
Je reculai d’un pas.
— Ne t’approche pas.
Il s’arrêta.
C’était la première fois que je prononçais ces mots face à mon mari.
Et la première fois qu’il m’obéissait immédiatement.
Sophie regarda Julien avec dégoût.
— Tu as vraiment utilisé un bien appartenant à ta femme comme garantie sans son accord ?
— Personne n’a rien utilisé.
— Alors explique la signature.
— C’était un projet.
Je ressentis quelque chose de froid dans la poitrine.