Alexander se releva d’un bond et se précipita vers moi.
« Emma ! »
Je m’étais assise contre la rampe, pressant mon bras qui saignait abondamment. Noah, en larmes, s’était jeté contre mes genoux.
« Emma ! Tu as du sang ! Papa, aide-la ! Aide-la, s’il te plaît ! »
Alexander s’agenouilla devant moi. Il arracha sa propre cravate de soie pour en faire un garrot d’urgence autour de mon bras. Ses mains tremblaient — cet homme qui avait affronté les plus redoutables requins de la finance sans jamais sourciller tremblait de panique pure.
« Appelez une ambulance ! » cria-t-il aux domestiques qui s’étaient rassemblés, terrifiés, dans le hall. « Dépêchez-vous ! »
« Alexander… » murmurai-je, la tête commençant à tourner sous l’effet du choc et de la perte de sang. « Noah… Noah n’a rien ? »
Il leva les yeux vers moi. Des larmes réelles, incontrôlables, brillaient dans ses yeux gris.
« Il n’a rien. Grâce à vous. Vous avez risqué votre vie pour lui… »
« Je vous avais dit… » souris-je faiblement avant que ma vue ne se brouille, « ceux qui aiment… trouvent toujours le moyen de rester… »
L’obscurité m’engloutit alors que les bras puissants d’Alexander me soulevaient contre son torse.
PARTIE 8 : LE CHOIX DU CŒUR
Je me réveillai dans une chambre inondée de soleil. Mais ce n’était pas la lumière artificielle et froide d’un hôpital public. C’était la chambre de maître de Sterling House.
Mon bras gauche était soigneusement bandé, propre, immobile sur une attelle médicale. L’air sentait les lys frais et le café chaud.
Au pied de mon lit, endormi en travers des couvertures, se trouvait Noah, serrant d’un bras son vieux lapin rapiécé et de l’autre… ma main valide.
Et assis dans le grand fauteuil près de la fenêtre, le visage marqué par une nuit blanche complète, Alexander veillait. Il avait les traits tirés, une barbe naissante de deux jours, mais son regard était d’une paix absolue.
En me voyant bouger, il se leva immédiatement sans faire de bruit pour ne pas réveiller l’enfant.
« Ne faites pas de mouvement brusque », chuchota-t-il en s’asseyant sur le rebord du matelas. « Le médecin a dû poser douze points de suture, mais les tendons ne sont pas touchés. Vous avez été incroyable. Héroïque. »
« Où est Eleanor ? » demandai-je d’une voix encore un peu rauque.
Le regard d’Alexander se durcit imperceptiblement, mais sans amertume.
« Ma mère est partie ce matin pour notre résidence en Italie. Elle ne remettra plus les pieds à New York sans mon autorisation expresse. Elle a compris que son monde d’apparences avait failli tuer ce qui me restait de plus précieux. Arthur Caldwell est sous mandat de dépôt fédéral sans caution possible. Vanessa a été internée en unité psychiatrique judiciaire. C’est terminé, Emma. La tempête est passée. »
Je poussai un soupir de soulagement qui sembla libérer des mois de tension accumulée.
« Et notre contrat ? » demandai-je doucement. « L’année de transition… le million de dollars… »
Alexander sourit tristement. Il plongea la main dans la poche intérieure de sa veste et en sortit une feuille de papier officielle. C’était l’accord que nous devions signer la veille.
Lentement, sans me quitter des yeux, il le déchira avec la même détermination qu’il avait mise à détruire ma démission quarante-huit heures plus tôt.
Mon cœur fit un bond douloureux dans ma poitrine. « Vous ne voulez plus de moi ? »
« Non », répondit-il d’une voix rauque d’émotion contenue. « Je ne veux plus de ce contrat absurde. Je ne veux pas acheter votre dévouement. Je refuse de payer la femme qui a fait de ma maison un foyer et qui a sauvé la vie de mon fils en s’offrant comme bouclier. »
Il se pencha plus près. Ses yeux plongeaient dans les miens avec une franchise désarmante.
« Ces huit derniers mois, Emma… vous avez pensé que vous étiez invisible parce que vous portiez un tablier. Vous pensiez que je ne vous voyais pas. Mais chaque fois que je rentrais d’un voyage d’affaires à deux heures du matin, je trouvais des notes manuscrites sur mon bureau me disant quel livre Noah avait aimé, quel cauchemar il avait fait, quel sourire il avait eu dans la journée. Je savais que c’était vous. Je voyais votre silhouette discrète dans les couloirs. J’admirais votre dignité, votre douceur, cette lumière que vous portiez en vous au milieu de toute cette froideur dorée. J’étais trop lâche, trop enfermé dans mon deuil et mes devoirs pour oser l’admettre. »
Il prit ma main valide entre les siennes. Sa peau était chaude, ferme, rassurante.
« Ce soir de gala, Noah n’a pas seulement crié son amour pour vous. Il a crié tout ce que j’avais étouffé en moi par peur de souffrir à nouveau. Je ne veux pas d’une tutrice sous contrat pour mon fils, Emma. Je veux une femme que je pourrai aimer au grand jour, sans artifice, sans convenance sociale, sans mensonge. »
Des larmes silencieuses roulèrent sur mes joues, mais cette fois, c’étaient des larmes de délivrance.
« Je n’ai rien, Alexander. Je suis la fille d’un homme ruiné. Je n’ai pas de dot, pas de nom dans le carnet d’adresses de votre monde. »
« Vous avez ce qu’aucun milliardaire de cette ville ne pourra jamais acheter », murmura-t-il en portant mes doigts à ses lèvres pour y déposer un baiser brûlant de tendresse. « Vous avez un cœur qui ne calcule pas. Restez avec nous. Pas pour l’argent. Pas par obligation contractuelle. Restez parce que nous ne pouvons plus respirer sans vous. »
À cet instant, un petit bâillement se fit entendre au bout du lit.
Noah s’étira lentement, frotta ses paupières ensommeillées, puis posa son regard sur nos mains enlacées. Un sourire immense, radieux, éclaira son visage d’ange.
« Emma est réveillée ! » cria-t-il en rampant doucement vers nous pour ne pas heurter mon bras blessé.