« Vous essayez d’acheter mon attachement pour votre fils ? » soufflai-je, le cœur battant à tout rompre.
« Non », répondit Alexander sans ciller. « J’essaie d’acheter le salut de Noah. Et peut-être le mien. Vous l’aimez, Emma. Ne mentez pas. Si vous franchissez cette porte ce soir, vous savez qu’il pensera que son amour détruit tous ceux qui l’approchent. Vous êtes prête à briser le cœur de cet enfant simplement par fierté de classe ? »
Le coup était bas, cruel, mais d’une redoutable précision. Il utilisait mon point faible : cet amour fraternel, presque maternel, que j’avais développé pour ce petit garçon abandonné au milieu de tant d’or.
« Si j’accepte… » ma voix trembla légèrement. « Votre mère fera de ma vie un enfer. Et la famille de Vanessa Caldwell ne laissera pas passer un tel affront sans réagir. Vous avez humilié trois des plus puissantes familles de la côte Est ce soir. »
« Laissez-moi gérer les loups », murmura Alexander, un éclair d’acier dans le regard. « Occupez-vous simplement de l’agneau. »
Je le regardai longuement. Sous l’homme d’affaires impitoyable, je voyais la détresse sincère d’un père qui venait de frôler le néant.
« À trois conditions, Monsieur Sterling. »
« Dites. »
« Premièrement, vous dînerez chaque soir avec lui à dix-neuf heures. Sans téléphone, sans dossier, sans exception. Deuxièmement, vos week-ends lui appartiendront entièrement. Et troisièmement… ne me donnez jamais d’ordre concernant l’éducation ou le bien-être de Noah. Sur ces sujets, nous serons égaux. »
Un demi-sourire presque imperceptible étira le coin des lèvres d’Alexander.
« Marché conclu, Emma. »
PARTIE 4 : LES SERPENTS DE MANHATTAN
Le réveil le lendemain matin ne ressembla à rien de ce que j’avais connu.
Dès six heures, la gouvernante en chef, Madame Gable, une femme d’ordinaire austère et distante, entra dans ma modeste chambre de service située sous les toits. Mais elle ne venait pas avec des ordres d’inspection. Derrière elle, deux valets portaient des portants entiers de vêtements civils choisis en urgence dans les boutiques de la Cinquième Avenue : tailleurs discrets en cachemire, chemisiers de soie, robes fluides et élégantes.
« Ordre de Monsieur Sterling », m’annonça-t-elle sans un mot de reproche, bien que ses yeux trahissent un vertige absolu. « Vous emménagez dans la suite attenante à celle du jeune maître, au deuxième étage. »
La nouvelle de l’accord contractuel n’avait pas encore filtré publiquement, mais les journaux du matin avaient déjà fait leurs choux gras de la débâcle de la veille. En descendant prendre le petit-déjeuner dans la salle à manger officielle — où je n’avais jamais eu le droit de poser les pieds autrement que pour servir l’argenterie —, je trouvai Alexander assis en bout de table, parcourant les gazettes sur sa tablette.
Le New York Post titrait en lettres capitales : « LE CHOIX DU PETIT STERLING : LA BONNE SUPPLANTE LES HÉRITIÈRES ! »
Sur la photo floue volée au smartphone, on me voyait de dos, soulevant Noah en pleurs, mon plateau gisant au sol, avec Alexander en arrière-plan descendant de son estrade.
« C’est un désastre médiatique », dis-je en m’asseyant prudemment en face de lui.
« C’est un désastre pour Eleanor et les Caldwell », corrigea froidement Alexander sans lever les yeux de ses graphiques boursiers. « Pour nous, c’est une simple tempête dans un verre d’eau. Les actions du groupe Sterling n’ont pas bougé d’un centime à l’ouverture de Tokyo. C’est tout ce qui compte sur les marchés. »
À cet instant, la porte battante s’ouvrit à la volée. Noah entra en courant, encore vêtu de son pyjama à motifs d’étoiles, serrant son lapin contre sa poitrine. En me voyant assise à la table, vêtue d’un pull en laine douce couleur crème et non de mon tablier noir et blanc, ses yeux s’écarquillèrent.
« Emma ? Tu… tu ne travailles pas ? »
« Non, mon grand », souris-je en tendant les bras. « À partir d’aujourd’hui, je reste ici pour veiller sur toi. Pour de vrai. »
Il se jeta contre moi avec un cri de joie si pur qu’il fit trembler la porcelaine sur la nappe. Par-dessus sa petite tête blonde, mes yeux croisèrent ceux d’Alexander. Pour la première fois depuis que j’étais entrée au service de cette famille, l’homme le plus puissant de New York baissa la tête avec une forme de gratitude silencieuse.
Mais la trêve fut de courte durée.
À onze heures, Eleanor Sterling fit son entrée dans le grand salon comme une reine déchue prête à incendier son propre royaume. Elle n’était pas seule. Derrière elle se tenait Arthur Caldwell, le père de Vanessa, un magnat de l’immobilier dont le cynisme n’avait d’égal que la fortune colossale.
« Alexander », tonna le vieil homme sans ôter ses gants de cuir. « Tu as insulté ma fille. Tu as transformé un accord stratégique entre nos deux empires en une farce de mauvais goût orchestrée par une soubrette sans nom ! »
Alexander se leva de son fauteuil, d’un calme qui frisait la provocation. J’étais assise près de la baie vitrée, occupée à dessiner avec Noah. L’atmosphère devint instantanément irrespirable.
« Arthur », répondit Alexander d’une voix posée. « Si votre fille n’avait pas menacé un enfant de cinq ans de détruire son doudou pour une simple question d’image publique, nous n’en serions pas là. Noah a réagi à la violence de son attitude. Vous devriez remercier le ciel que je n’aie pas rendu publiques les paroles exactes de Vanessa. »
Arthur Caldwell blêmit sous l’effet de la surprise et de la rage. Il jeta un regard furieux à Eleanor, qui semblait elle-même prise de court par cette révélation.
« Mensonges ! » glapit Eleanor. « Vanessa est une jeune femme d’une éducation irréprochable ! C’est cette… cette fille qui a monté Noah contre elle ! » Elle pointa un doigt tremblant de haine dans ma direction. « Regardez-la ! Assise là comme si elle était la maîtresse des lieux ! Alexander, tu as perdu la raison. Cette aventurière sait exactement ce qu’elle fait. Elle cherche à capter ton héritage par le biais de l’enfant ! »