— Je pensais avoir été clair, Richard, dis-je en me redressant. Tu as passé quinze ans à voler le travail de mon père, Arthur. Tu as cru que tu pouvais effacer son nom et bâtir ton empire sur des mensonges. Mais tu as oublié une règle fondamentale de la finance : on finit toujours par payer ses dettes.
Chapitre 4 : La chute du château de cartes
Au même instant, les portes coulissantes de l’ascenseur s’ouvrirent à nouveau et Paige fit son apparition dans le hall de la salle de conseil. Elle était hors d’haleine, le visage défait, tenant toujours dans ses mains les documents d’accord de séparation qu’elle m’avait présentés plus tôt.
— Papa ! cria-t-elle en s’avançant précipitamment. Ne signe rien ! Il y a un problème avec les contrats de garantie ! Le nom d’Owen est partout !
Richard se tourna vers sa fille, les yeux écarquillés par la terreur et la confusion.
— De quoi tu parles, Paige ? De quoi est-ce qu’il s’agit ?
— Le prêt d’Apex Horizon… murmura-t-elle en lâchant les feuilles qui s’éparpillèrent sur le sol. Ce n’est pas une banque privée. La clause de nantissement stipule qu’en cas de tentative de vente ou de fusion sans l’accord de l’actionnaire principal de Vanguard, la totalité de la dette devient immédiatement exigible.
— Et l’actionnaire principal, c’est moi, ajoutai-je calmement.
M. Chen se leva lentement. Il jeta un coup d’œil au dossier déposé par Julian Vance, puis fixa Richard Reynolds avec un dégoût à peine dissimulé.
— M. Reynolds, dit l’investisseur chinois d’un ton glacial. Vous avez tenté de nous vendre une entreprise dont les garanties d’actifs appartiennent à un tiers, tout en dissimulant une dette exigible de huit cents millions de dollars. Cette transaction est annulée. Nos avocats engageront dès demain des poursuites pour tentative de fraude en bande organisée.
— Non ! M. Chen, attendez ! s’écria Richard, tentant d’agripper la manche du Chinois. C’est un malentendu ! C’est ce misérable qui essaie de nous manipuler ! C’est un sans-abri que ma fille a ramassé dans la rue !
M. Chen se dégagea brusquement et quitta la salle, suivi de toute sa délégation.
Dans la pièce, la panique devint totale. Les membres de la famille Reynolds se mirent à crier tous en même temps, s’accusant les uns les autres, se tournant vers les avocats du groupe qui baissaient la tête, incapables de proposer la moindre solution.
Richard se tourna vers moi, les lèvres tremblantes, déchu de toute son arrogance.
— Owen… mon fils… tu ne peux pas faire ça. Nous sommes ta famille ! Paige est ta femme ! Tout ce que nous avons bâti, c’est aussi pour ton avenir !
— Ne m’appelle plus jamais ton fils, Richard, répondis-je d’une voix ferme qui fit taire le tumulte de la pièce. Quand mon père se mourait sur un lit d’hôpital, tu as refusé de lui décrocher au téléphone. Tu l’as laissé ruiner en sachant parfaitement que tu lui volais son algorithme. Et durant ces six dernières années, vous m’avez tous traité comme un serviteur, un incapable, un fardeau.
Je me tournai vers Paige, qui me fixait avec des yeux agrandis par la stupeur et une soudaine lueur de regret.
— Tu m’as dit ce soir que j’avais passé des années à profiter de ta vie sans rien construire par moi-même, Paige. La vérité, c’est que la vie luxueuse que tu menais, tes sacs de créateurs, tes voyages en jet privé et cette assurance hautaine que tu affichais devant le monde entier… c’est moi qui les payais. C’est mon argent qui couvrait les pertes de tes boutiques de mode déficitaires. C’est mon argent qui maintenait ton père hors de prison.
Paige fit un pas vers moi, les larmes commençant à couler le long de ses joues parfaitement maquillées.
— Owen… je ne savais pas… Je te jure que je ne savais pas ! Mon père m’a toujours dit que…
— Tu ne voulais pas savoir, Paige, la coupai-je sans fléchir. C’était tellement plus facile de me mépriser. C’était tellement plus gratifiant de penser que tu m’étais supérieure.
Julian Vance s’avança et posa une convention de créance sur la table, devant Richard.
— Voici les termes, M. Reynolds, annonça l’avocat. M. Owen Reynolds active dès ce soir la clause d’exigibilité immédiate de la dette. Le groupe Reynolds est en liquidation judiciaire. Tous les biens immobiliers, les comptes d’entreprise, les véhicules de fonction et les résidences privées financées par la holding — y compris votre villa des Hamptons et le penthouse de votre fille — sont saisis à compter de cet instant. Vous avez vingt-quatre heures pour libérer les lieux.
Un gémissement d’horreur s’échappa de la gorge du cousin Julian, tandis que le père de Paige s’effondrait littéralement sur sa chaise, le regard vide, foudroyé par la réalité de sa ruine.
Chapitre 5 : Le marbre et la poussière
Une heure plus tard, la salle de conseil s’était vidée. Les experts-comptables, les avocats et les membres de la famille Reynolds s’étaient dispersés dans la nuit, pris d’une panique hystérique à l’idée des révélations financières qui allaient faire la une des journaux dès le lendemain matin.
Seuls restaient Paige et moi dans cette immense pièce de verre suspendue au-dessus de la ville.
Elle était assise au sol, adossée à la baie vitrée, entourée par les documents éparpillés. La superbe femme d’affaires implacable n’était plus qu’une ombre brisée.
— Qu’est-ce que je vais devenir ? chuchota-t-elle sans lever les yeux. Tu as tout détruit.
Je m’approchai d’elle et m’arrêtai à quelques pas.
— Je n’ai rien détruit, Paige. J’ai simplement arrêté de soutenir un mensonge. Ton père a bâti un château de cartes sur le cadavre du mien. Il était inévitable qu’il s’effondre un jour.
Elle leva enfin les yeux vers moi. Il n’y avait plus de mépris dans son regard. Seulement une incompréhension profonde et une terreur viscérale de l’avenir.
— Est-ce que tu m’as déjà aimée ? demanda-t-elle, la voix brisée par un sanglot. Ou est-ce que tout ceci n’était qu’un plan calculé depuis le premier jour ?