Mais au fil des ans, le venin de la famille Reynolds avait contaminé Paige. L’argent, le statut et l’arrogance de caste avaient effacé la jeune femme douce que j’avais connue, pour ne laisser que cette créature hautaine qui venait de me jeter une tasse de café chaud au visage.

En entrant dans mon véhicule — une berline noire d’apparence ordinaire mais entièrement blindée —, je branchai mon téléphone sur le tableau de bord. Une voix masculine, grave et teintée d’un accent britannique impeccablement contrôlé, résonna dans les haut-parleurs.

— Tu as mis le temps, Owen. La comédie est enfin terminée ?

— Elle est terminée, Julian, répondis-je en démarrant le moteur. Paige a vu les clauses de transfert.

Julian Vance était l’avocat d’affaires le plus redouté de la place financière de New York, mais il était avant tout le meilleur ami de mon père et mon mentor clandestin depuis plus d’une décennie. C’était lui qui m’envoyait les messages.

— Richard est en train de réunir le conseil, repris-je. Il pense qu’il va vendre cinquante-et-un pour cent des parts du groupe Reynolds à la firme chinoise Shengda Enterprises pour deux milliards de dollars.

— Il pense surtout qu’il va pouvoir empocher l’argent et vous laisser, toi et Paige, porter le chapeau des dettes dissimulées, ricana Julian à l’autre bout du fil. Ce que ton cher beau-père ignore, c’est que les contrats qu’il s’apprête à signer ont été rédigés par mon cabinet. Chaque clause de garantie d’actif renvoie directement aux comptes de la holding Vanguard.

— Et Vanguard appartient désormais à cent pour cent à la fondation Arthur Reynolds, dis-je doucement.

— Exactement. Tu détiens la totalité de leur dette, Owen. Tu détiens leurs immeubles, leurs brevets, et même la marque commerciale sous laquelle ils opèrent. En clair, dans trente minutes, la famille Reynolds n’aura plus que ses yeux pour pleurer. Est-ce que tu es prêt à aller jusqu’au bout ?

Je regardai le feu rouge passer au vert au croisement de la Cinquième Avenue. Les lumières de la ville se reflétaient sur le pare-brise.

— Ils m’ont pris mon père, Julian. Et ce soir, ils ont essayé de prendre la dernière parcelle de respect qu’il me restait. Je suis prêt.

Chapitre 3 : L’arène de verre
Le siège social du groupe Reynolds s’élevait sur cinquante-cinq étages de verre et d’acier au cœur du district financier. En traversant le hall majestueux, les vigiles me saluèrent d’un simple hochement de tête distrait. Pour eux, j’étais le gendre inoffensif qui venait parfois apporter des dossiers à sa femme. Aucun d’eux ne se doutait que le sol sur lequel ils marchaient ne tenait qu’à ma volonté.

Je pris l’ascenseur panoramique jusqu’au dernier étage. Quand les portes coulissèrent sans bruit, le tumulte de la salle de conseil me parvint immédiatement.

La pièce était immense, bordée de baies vitrées offrant une vue spectaculaire sur les gratte-ciels environnants. Autour de la longue table en acajou siégeaient les membres de la famille : Richard Reynolds, le patriarche, un homme de soixante-cinq ans aux cheveux argentés et au regard impitoyable ; son frère Charles ; ses neveux ; ainsi qu’une douzaine d’avocats et de banquiers d’affaires. À l’autre bout de la table se trouvaient les représentants de Shengda Enterprises, conduits par M. Chen, un investisseur impassible.

Au moment où j’entrai dans la pièce, les discussions s’arrêtèrent net.

Richard posa son stylo Montblanc et me fixa avec un mépris manifeste.

— Owen ? Qu’est-ce que tu fais ici ? Il me semble t’avoir clairement fait comprendre que les réunions stratégiques ne concernent pas les pièces rapportées. Où est Paige ?

— Paige est en chemin, répondis-je en m’avançant sans me presser vers le centre de la pièce. Mais je pense que vous devriez suspendre cette signature.

Des rires étouffés parcoururent la table du côté de la famille Reynolds. Le cousin de Paige, Julian Reynolds — un trentenaire arrogant vêtu d’un costume sur mesure —, secoua la tête en levant les yeux au ciel.

— Regardez-moi ça, lança-t-il d’un ton narquois. Le petit mari modèle essaie de jouer aux hommes d’affaires. Tu as perdu ton chemin, Owen ? La salle des visiteurs est au deuxième étage.

— Tais-toi, Julian, coupa Richard, agacé. Owen, je n’ai pas le temps pour tes gamineries. Nous sommes en train de finaliser la plus grande transaction de l’histoire de cette société. Sors d’ici avant que je ne fasse appeler la sécurité.

Je ne bougai pas d’un pouce. Au lieu de cela, je tirai une chaise vide au bout de la table et m’assis confortablement, posant mes mains à plat sur la surface vernie.

— M. Chen, dis-je en m’adressant directement au représentant chinois en anglais parfait, vous vous préparez à acheter cinquante-et-un pour cent d’une coquille vide. Les actifs financiers présentés dans ce rapport d’audit sont falsifiés depuis au moins quatre exercices comptables.

Un silence glacial s’abattit sur la pièce.

Le visage de Richard devint subitement écarlate. Il se leva d’un bond, frappant du poing sur la table.

— C’est un outrage ! Cet homme est fou ! Il ne fait même pas partie de la société ! Sécurité !

La porte de la salle de conseil s’ouvrit brusquement. Mais ce ne fut pas la sécurité qui entra.

C’était Julian Vance, suivi de trois assistants portant des mallettes en cuir noir. L’avocat réputé balaya la pièce d’un regard souverain et posa un dossier volumineux directement devant M. Chen et ses conseillers juridiques.

— Bonjour à tous, dit Vance d’une voix polie mais tranchante. Je suis Julian Vance, représentant légal de la fondation Arthur Reynolds et de la holding Vanguard Asset Management. Je vous suggère d’écouter attentivement ce que mon client, M. Owen Reynolds, a à vous dire.

Richard manqua de s’effondrer sur sa chaise. Il connaissait parfaitement la réputation de Julian Vance. Voir le juriste le plus redoutable de la ville se tenir aux côtés du mari dénigré de sa fille dépassait l’entendement.

— Vance… balbutia Richard, la voix soudain enrouée. Qu’est-ce que ça veut dire ? Quel client ?