Elle jeta le stylo à travers la pièce, qui alla rebondir sur le carrelage avec un bruit sec.

« Tu le regretteras, David Carter ! » vociféra-t-elle en se tournant vers le couloir. « Viens, Tyler ! On s’en va de cette maison maudite ! »

L’enfant se mit à pleurer, désemparé, ne comprenant qu’à moitié ce qui se passait. Linda l’attrapa violemment par le bras et le traîna vers l’escalier menant à l’étage pour commencer à rassembler leurs affaires dans un vacarme de tiroirs claqués et de cris étouffés.

Dès que leurs bruits de pas s’éloignèrent, la tension qui me maintenait debout se brisa net. Mes genoux se dérobèrent sous moi et je m’effondrai sur le plancher, la tête entre les mains, secouée de sanglots incontrôlables. Toutes les humiliations quotidiennes, tous les petits commentaires mesquins que j’avais endurés en silence depuis deux ans pour préserver la paix du ménage refaisaient surface dans un torrent d’émotions amères.

Papa s’agenouilla immédiatement à mes côtés. Il m’entoura de ses bras puissants, me serrant contre son torse chaud comme il le faisait quand j’étais une petite fille effrayée par l’orage.

« Chut… c’est fini, Jasmine », murmura-t-il, la voix brisée par l’émotion. « C’est terminé. Je te demande pardon. Je te demande tellement pardon de ne pas avoir vu plus tôt à quel point elle te rendait malheureuse. Je pensais t’offrir une famille normale, mais je n’ai fait qu’amener le poison sous notre toit. »

« Papa… mes cours… les vidéos de maman… » hoquetai-je à travers mes larmes.

« On va le retrouver », affirma-t-il avec une détermination inébranlable. « Habille-toi. On part immédiatement chercher ton ordinateur. »

Vingt minutes plus tard, nous étions dans le pick-up de mon père, roulant à travers les rues détrempées de la ville. Le ciel gris semblait faire écho au chaos de mon esprit, mais à côté de moi, le profil tendu de mon père dégageait une force protectrice que je n’avais plus ressentie depuis des années.

Nous nous arrêtâmes devant la boutique d’achat-vente d’occasion mentionnée par Linda, une devanture crasseuse ornée de néons clignotants au coin d’une avenue animée. Mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine. Et si le commerçant l’avait déjà revendu ? Et s’il l’avait réinitialisé aux paramètres d’usine pour effacer toutes les données ? La simple pensée de perdre ces vidéos de maman riant dans notre jardin me nouait l’estomac.

Nous entrâmes dans la boutique. La clochette au-dessus de la porte tinta d’un son grêle. Derrière un comptoir grillagé se tenait un homme d’une cinquantaine d’années, une loupe d’horloger vissée sur l’œil, examinant une montre en or.

« Bonjour », dit mon père d’un ton poli mais ferme.

L’homme leva les yeux, ôtant sa loupe. « Bonjour. En quoi puis-je vous aider ? »

« Une femme est venue ce matin, vers huit heures et demie. Elle vous a vendu un ordinateur portable gris métallique, un modèle professionnel, pour huit cents dollars. »

Le commerçant plissa les yeux, prenant soudainement un air méfiant et défensif. « Écoutez, monsieur, toutes nos transactions sont parfaitement légales. Les biens achetés sont soumis à une période de vérification— »

« Cette femme s’appelle Linda Carter », coupa mon père en sortant son portefeuille. « C’est mon épouse, et elle a dérobé cet appareil dans la chambre de ma fille que voici. Voici ma carte d’identité, voici la facture originale de l’ordinateur portable mentionnant son numéro d’identification, et voici le récépissé de plainte que je suis prêt à déposer dans l’heure si l’appareil n’est pas restitué. »

David posa les documents sur le comptoir en verre, accompagnés de huit billets de cent dollars qu’il avait retirés au distributeur sur le trajet.

« Je ne cherche pas à vous causer d’ennuis », ajouta mon père avec calme. « Vous avez payé huit cents dollars. Les voici. Rendez simplement l’ordinateur à ma fille, sans poser de questions, et l’affaire sera close entre nous. »

L’homme regarda mon père, puis plongea son regard dans mes yeux rougis par les pleurs. Il vit l’angoisse sincère qui se lisait sur mon visage, puis considéra l’épaisseur des documents officiels posés devant lui. Il savait pertinemment qu’acheter un bien électronique haut de gamme sans boîte d’origine ni facture à une heure matinale frisait la négligence coupable.

Après quelques secondes d’une hésitation palpable, il soupira lourdement et contourna son comptoir pour se diriger vers l’arrière-boutique. Chaque seconde d’attente me semblait durer une éternité. Je retenais mon souffle, priant de toutes mes forces intérieures.

Lorsqu’il réapparut, il tenait dans ses mains le boîtier métallique familier. Sur le capot supérieur se trouvait encore le petit autocollant représentant une feuille d’érable que maman m’avait collé le jour où j’avais obtenu mon baccalauréat.

Un cri de soulagement m’échappa.

« Il est là… » chuchotai-je, les larmes remontant immédiatement à mes yeux.

Le boutiquier posa l’appareil sur le verre et prit l’argent. « Je n’y ai pas encore touché. Il n’a même pas été branché au réseau de réinitialisation. Tout est encore dessus. »

Mon père prit l’ordinateur et me le tendit. Quand mes doigts se refermèrent sur le métal froid, une vague d’apaisement d’une intensité indicible traversa tout mon corps. C’était comme si une part vivante de notre histoire familiale m’était rendue in extremis.

« Merci », dit simplement mon père au marchand avant de me faire signe de sortir.

Dans la voiture, j’allumai immédiatement l’ordinateur portable avec une fébrilité tremblante. L’écran s’illumina, affichant la photo d’Elena en fond d’écran, souriante au milieu des tournesols. Mon dossier de recherche universitaire était intact sur le bureau virtuel, et les dossiers vidéo n’avaient subi aucune altération. Rien n’avait été détruit.

Je me tournai vers mon père et le serrai dans mes bras avec toute la ferveur dont j’étais capable. « Merci, papa. Merci du fond du cœur. »

Il posa sa main sur ma tête, esquissant un sourire las mais profondément soulagé. « C’est moi qui te remercie d’avoir tenu le coup. Maintenant, rentrons à la maison. Nous avons du ménage à faire. »