Mais parce qu’il avait insisté pour être personnellement associé à l’opération alors que son père voulait que tout passe par la holding familiale.
Mon avocat m’avait avertie.
« S’il veut que sa situation personnelle serve d’argument de stabilité devant les investisseurs, alors votre sortie doit aussi être protégée. »
J’avais accepté.
Théo, apparemment, n’avait même pas lu les annexes.
« Donc quoi ? » a-t-il demandé. « Tu peux juste retirer huit millions parce que je t’ai mis du gâteau sur le visage ? »
Je l’ai regardé.
« Ce n’est pas ce que j’ai dit. »
« C’est exactement ce que tu fais ! »
« Non. Je suspends l’engagement parce que je quitte le mariage et que je ne veux plus que mon nom ni les fonds de ma famille soient liés à ton projet personnel. Les avocats détermineront ensuite ce qui reste applicable. »
Henri a murmuré :
« Elle peut le faire. »
Théo s’est tourné brutalement vers lui.
« Quoi ? »
« Elle peut le faire. »
« Mais tu m’avais dit que le financement était sécurisé ! »
« Il l’était si tu respectais les conditions. »
« Quelles conditions ? »
Henri a explosé.
« CELLES QUE JE T’AVAIS DEMANDÉ DE LIRE ! »
Le cri a résonné sous les lustres.
Véronique a porté une main à sa bouche.
Je crois que c’est à ce moment-là que les invités ont vraiment compris qu’ils n’assistaient plus à une dispute de jeunes mariés.
Théo s’est tourné vers moi.
Et pour la première fois, j’ai vu de la peur dans ses yeux.
Pas du regret.
Pas encore.
De la peur.
« Camille, viens. On va parler ailleurs. »
Il a voulu saisir mon poignet.
J’ai reculé.
« Ne me touche pas. »
Il s’est arrêté.
Plusieurs personnes autour de nous ont baissé leurs téléphones.
Mon frère, Julien, qui se trouvait de l’autre côté de la salle, s’était déjà rapproché.
Il n’a rien dit.
Il s’est simplement placé à quelques mètres de moi.
Théo l’a remarqué.
« Sérieusement ? Maintenant ton frère va jouer les gardes du corps ? »
« Non », ai-je répondu. « Il vérifie simplement que tu as compris quand je t’ai demandé de ne pas me toucher. »
Véronique s’est interposée.
« Tout le monde est sous le choc. Nous pouvons régler ça demain matin. Camille, tu vas dormir, Théo va dormir, et demain— »
« Non. »
Elle s’est figée.
C’était probablement la première fois que je lui coupais la parole.
« Il n’y aura pas de demain matin où nous ferons semblant que rien ne s’est passé. »
Ses yeux se sont durcis.
« Tu vas réellement détruire ton mariage pour ça ? »
Cette phrase m’a traversée comme une lame.
Parce que soudain, j’ai repensé à tous les petits moments que j’avais excusés.
Théo se moquant de mon accent du Sud devant ses amis.
Théo racontant des détails privés de nos disputes pendant les dîners.
Théo disant que j’étais « trop sensible » lorsque quelque chose me blessait.
Théo choisissant mes vêtements pour certains événements parce qu’il voulait que je sois « à la hauteur ».
Théo plaisantant devant ses collègues :
« Camille décide de tout à la maison. Enfin, tant que je suis d’accord. »
Chaque fois, j’avais souri.
Chaque fois, j’avais minimisé.
Chaque fois, j’avais pensé :
Ce n’est pas assez grave pour faire une scène.
Et voilà où j’en étais.
Le visage encore couvert des restes de notre gâteau de mariage.
« Non, Véronique », ai-je dit. « Je ne détruis pas mon mariage. Je refuse simplement de sauver ce qu’il vient de me montrer. »
Théo a secoué la tête.
« Arrête avec tes grandes phrases. Tu veux quoi ? Des excuses ? »
Je l’ai regardé.
Il venait de me donner la dernière réponse dont j’avais besoin.
« Tu crois encore que c’est une négociation. »
Il s’est tu.
« Tu crois que si tu trouves la bonne phrase, si ton père règle le problème financier et si ta mère convainc les invités d’oublier, je vais remettre ma bague. »
Je lui ai montré l’alliance posée à côté du gâteau.
« Je ne la remettrai pas. »
Son visage s’est tendu.
« Tu ne peux pas décider ça en dix minutes. »
« Ça ne m’a pas pris dix minutes. »
Cette fois, ma voix a tremblé.
« Ça m’a pris deux ans. Je viens seulement d’arrêter de trouver des excuses. »
Il m’a regardée sans répondre.
Et là, une voix est venue derrière lui.
« Elle a raison. »
C’était Mathieu, son témoin.
Celui qui avait filmé.
Celui qui avait ri au début.
Théo s’est retourné.
« Quoi ? »
Mathieu avait rangé son téléphone.
« Je t’avais dit de ne pas le faire. »
Un silence étrange est tombé.
Je l’ai regardé.
« De ne pas faire quoi ? »
Mathieu a pâli.
Théo a immédiatement répondu :
« Ferme-la. »
Et là, j’ai compris qu’il restait quelque chose.
Quelque chose que je ne savais pas.
« Mathieu », ai-je dit. « Qu’est-ce que tu lui avais dit de ne pas faire ? »
« Rien. »
« Mathieu. »
Il a regardé Théo.
Puis moi.
« Ce n’était pas improvisé. »
Mon ventre s’est serré.
« Quoi ? »
Théo a fait un pas vers lui.
« Je t’ai dit de fermer ta gueule. »
Mathieu a reculé.
« Ils en parlaient depuis l’enterrement de vie de garçon. »
J’avais soudain du mal à respirer.
« Ils ? »
« Théo et deux autres gars. Ils voulaient faire une vidéo. Un truc à poster dans notre groupe, puis peut-être sur les réseaux. »
Je regardais mon mari.
« Tu avais prévu ça ? »
« C’était une blague. »
Cette fois, personne n’a ri.
Mathieu a continué :
« Il disait que Camille était toujours tellement… parfaite. Qu’il fallait la décoincer un peu. »
J’ai senti quelque chose se briser en moi.