« Combien ? »
La voix de Véronique tremblait.
Je ne l’avais jamais entendue parler comme ça.
Depuis le jour où je l’avais rencontrée, la mère de Théo avait toujours eu cette assurance tranquille des gens convaincus que l’argent leur permettrait de réparer n’importe quelle situation.
Un serveur renversait du champagne ?
On remplaçait la nappe.
Un prestataire faisait une erreur ?
On doublait le paiement et on exigeait son silence.
Quelqu’un disait quelque chose de gênant pendant un dîner ?
Véronique souriait, changeait de sujet, et le problème disparaissait.
Mais cette fois, elle ne souriait plus.
Elle fixait son mari.
« Henri, j’ai demandé combien. »
Henri Beaumont avait le visage gris.
Il regardait Théo comme s’il venait de découvrir que son propre fils avait mis le feu à leur maison en jouant avec une allumette.
Théo, lui, ne comprenait toujours rien.
« Mais de quoi vous parlez ? »
Henri s’est tourné vers moi.
« Camille… »
Sa voix était basse.
Presque suppliante.
« Vous n’avez pas vraiment demandé à Lemaire d’activer la clause. »
Je n’ai pas répondu immédiatement.
J’ai pris une serviette sur la table.
J’ai essuyé lentement la crème qui coulait encore le long de ma joue.
Toute la salle était silencieuse.
Je sentais les regards sur moi.
Ma robe était tachée.
Mes cheveux étaient collants.
Mon maquillage était probablement détruit.
Dix minutes plus tôt, j’aurais donné n’importe quoi pour disparaître.
Maintenant, étrangement, je n’avais plus honte.
Parce que je venais enfin de comprendre une chose.
La honte ne m’appartenait pas.
« Si », ai-je répondu.
Henri a fermé les yeux.
Véronique s’est retournée vers lui.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Il n’a rien dit.
« Henri ! »
Théo a frappé la table du plat de la main.
« Quelqu’un peut m’expliquer ce qui se passe ? »
Son père l’a regardé.
« Je t’avais demandé de lire le dossier Delorme. »
Théo a froncé les sourcils.
« Quel dossier ? »
Henri est resté immobile.
Puis quelque chose dans son expression a changé.
De l’inquiétude, il est passé à la colère.
« Celui que je t’ai posé sur ton bureau il y a trois mois. »
Théo a haussé les épaules.
« Les documents du financement ? »
« Oui. »
« J’ai laissé les avocats gérer ça. »
Henri a laissé échapper un rire sec, sans aucune joie.
« Bien sûr. »
Véronique s’est approchée.
« Henri, explique-moi. Maintenant. »
Il a baissé la voix.
« Les 8,4 millions. »
Plus personne n’a bougé.
Même moi, j’ai senti mon estomac se nouer en entendant le chiffre prononcé à voix haute.
Théo a cligné des yeux.
« Quoi, les 8,4 millions ? »
Henri l’a fixé.
« Ils ne viennent pas de la banque. »
Le sourire de Théo avait complètement disparu.
« Alors d’où ? »
Henri a tourné les yeux vers moi.
Et soudain, Théo a compris.
Pas tout.
Mais assez.
« Non. »
Je n’ai rien dit.
Il m’a regardée.
« Camille ? »
J’ai soutenu son regard.
« Une partie du capital vient du fonds Delorme. »
Son visage s’est vidé.
« Ton fonds ? »
« Celui de ma famille. »
Je pouvais presque voir les souvenirs se réorganiser dans sa tête.
Les fois où il avait plaisanté sur mon père qui « travaillait dans la finance ».
Les fois où sa mère avait supposé que ma famille vivait confortablement mais modestement.
Le jour où Théo m’avait demandé pourquoi je ne portais jamais de vêtements de créateurs alors que « tout le monde à Bordeaux faisait un effort ».
Ils avaient vu ma discrétion et l’avaient prise pour un manque de moyens.
Je n’avais jamais ressenti le besoin de les corriger.
Mon grand-père avait créé une société de logistique dans les années 1980. Mon père l’avait développée, puis avait vendu une partie de ses participations plusieurs années plus tôt.
Une partie de cet argent avait été placée dans une structure d’investissement familiale.
Je n’en parlais presque jamais.
Je n’avais aucune envie que ma vie sociale soit déterminée par un chiffre sur un relevé bancaire.
Lorsque j’avais rencontré Théo, j’avais même aimé le fait qu’il ne semblait pas s’y intéresser.
Du moins au début.
Ce que j’avais découvert plus tard était différent.
Très différent.
« Attends », a dit Théo. « Tu m’avais dit que ton père était investisseur. »
« Il l’est. »
« Tu ne m’as jamais dit que c’était votre fonds qui participait au projet. »
« Je ne savais pas au début que ton père cherchait à lever des fonds pour le Domaine Beaumont. »
Henri s’est crispé.
Le Domaine Beaumont.
Voilà le vrai cœur du problème.
Le projet de Théo.
Son obsession.
Deux ans auparavant, il avait acheté avec plusieurs associés un ancien domaine viticole à transformer en hôtel de luxe avec spa, restaurant gastronomique et villas privées.
Sur le papier, le projet était magnifique.
Dans la réalité, les coûts avaient explosé.
Retards de chantier.
Problèmes administratifs.
Un investisseur s’était retiré.
Puis un deuxième.
Lorsque Henri avait cherché de nouveaux capitaux, l’un de ses conseillers avait approché plusieurs fonds privés.
Dont celui de ma famille.
Quand mon père avait découvert le nom Beaumont, il m’avait appelée.
Je me souvenais encore de cette conversation.
« Camille, est-ce que tu veux que je refuse immédiatement ? »
« Pourquoi ? »
« Parce que mélanger famille, mariage et argent est rarement une bonne idée. »
J’aurais dû écouter la première moitié de cette phrase.
Mais j’avais étudié le dossier.
Le projet pouvait fonctionner.
À certaines conditions.
Et surtout, j’avais exigé une protection.
Une clause spécifique prévoyant que l’engagement financier pouvait être retiré avant le décaissement final en cas de changement majeur dans la gouvernance, d’atteinte réputationnelle grave impliquant directement l’un des dirigeants ou de rupture des conditions personnelles particulières déclarées au contrat.
Notre mariage faisait partie de ces conditions.
Pas parce que j’avais voulu acheter Théo.