J’ai souri pour la première fois de la matinée. Car dans moins d’une heure, Patricia allait apprendre quelque chose que son fils ne lui avait jamais dit. Le petit-déjeuner d’anniversaire serait annulé. Et la vie confortable de Derek aussi.
Le froid de l’eau s’était évaporé sous une couche de tissu propre. J’avais enfilé un pantalon en laine gris perle et un pull en cachemire noir à col roulé, mes cheveux encore légèrement humides tirés en un chignon strict. Je n’avais mis aucun maquillage, seulement une crème hydratante qui piquait légèrement sur mes joues rougies par le choc thermique. Dans le salon, l’air sentait la pluie récente et l’arrogance matinale.
Patricia entra en trombe, traînant dans son sillage une odeur entêtante d’eau de Cologne bon marché et de tabac froid. Elle ne portait pas de manteau mais un épais gilet en jacquard. Derrière elle, sa fille Jenna poussait ses deux garçons de huit et dix ans, encore vêtus de survêtements froissés, les yeux bouffis d’un sommeil interrompu trop tôt. Tyler, le beau-frère, suivait en traînant des pieds, les mains enfoncées dans les poches de son blouson, un gobelet en carton vide à la main.
« Mon Dieu, Claire, pourquoi fait-il si sombre ici ? » s’exclama Patricia en allumant d’un geste autoritaire le grand plafonnier qui inonda l’entrée d’une lumière crue. Elle ne m’embrassa pas. Elle ne me regarda même pas vraiment. Ses yeux balayaient déjà le couloir vers la cuisine. « On a roulé quarante minutes le ventre vide. Derek nous a dit que la table serait mise à cinq heures et demie précises. On a le bateau à mettre à l’eau avant midi. »
« Bonjour Patricia », répondis-je d’une voix posée.
Jenna lâcha un soupir sonore en retirant ses baskets sans défaire les lacets, les abandonnant au milieu du passage. « J’espère que tu as fait du vrai café, pas cette tisane bio insipide. Les petits ont faim, ils n’ont rien avalé depuis hier soir. »
Le plus jeune des garçons donna un coup de pied dans la grande malle en cuir qui trônait près du vestiaire. Derek venait d’y empiler son sac de sport et sa valise rigide. Patricia fronça les sourcils en apercevant les bagages.
« Derek part en voyage ? Il ne nous a rien dit. »
Avant que je ne puisse répondre, un bruit de pas lourds retentit dans l’escalier. Derek descendait quatre à quatre, son polo Ralph Lauren impeccablement rentré dans un jean neuf, les cheveux peignés en arrière, le visage lustré par son après-rasage boisé. Il affichait ce sourire conquérant, celui qu’il réservait aux réunions de famille où il aimait jouer au chef de meute généreux et tout-puissant.
« Maman ! » s’écria-t-il en ouvrant grand les bras pour étreindre sa mère. « Vous avez évité les bouchons de la rocade ? »
« À peine une camionnette sur la route », minauda Patricia en lui tapotant la joue avec une dévotion presque gênante. « Mais ta femme dort debout, mon chéri. Rien n’est prêt. Pas une assiette, pas une odeur de café. Qu’est-ce qu’elle fabriquait ? »
Derek jeta un regard en biais vers moi. Ses lèvres s’étirèrent en une moue amusée, cherchant la complicité de son beau-frère.
« Elle a eu un petit réveil difficile ce matin. Mais ne t’en fais pas, elle se met aux fourneaux tout de suite. Allez, Claire, commence par les pancakes des petits. Ils s’impatientent. »
Il fit un geste de la main, ce geste précis, sec, humiliant, semblable à celui dont on use pour chasser un chien importun vers sa niche. Pendant douze ans, ce geste avait déclenché chez moi une décharge d’adrénaline et une soumission réflexe. J’aurais couru allumer le gaz, battre la farine, sourire timidement pour désamorcer l’orage imminent.
Je ne bougeai pas d’un millimètre. Mes bras restèrent croisés sur ma poitrine.
« La cuisine est propre et froide », dis-je simplement, ma voix résonnant avec une netteté cristalline dans le hall. « Et elle le restera. »
Un silence abrupt s’abattit sur la pièce. Tyler cessa de pianoter sur son téléphone. Jenna s’arrêta au milieu du couloir, la bouche entrouverte. Patricia me toisa de haut en bas, comme si un meuble venait de lui adresser la parole avec impertinence.
« Pardon ? » lâcha Derek. Le sourire s’effaça de son visage, remplacé par cette ombre sombre que j’avais appris à redouter les soirs de beuverie ou de revers financiers. « Qu’est-ce que tu viens de dire ? »
« Tu as entendu, Derek. Tu as invité ta famille sans mon accord. Tu m’as jeté un seau d’eau glacée au visage pour me tirer du lit. Tu as exigé un festin. C’est toi qui as promis des pancakes. C’est donc toi qui vas allumer la cuisinière, sortir les œufs et beurrer la poêle. Si toutefois tu sais où se trouve le beurre. »
« Claire, arrête tes caprices ridicules », coupa sèchement Patricia en posant son lourd sac à main sur la commode ancienne en acajou — un héritage de ma tante, qu’elle éraflait sans le moindre remords. « C’est une tradition. Nous déjeunons ensemble avant l’ouverture de la saison de pêche. Tu as toujours fait le petit-déjeuner. Derek travaille toute la semaine, il a besoin de se détendre. Cesse de faire ta mijaurée. »
« Derek ne travaille pas », répliquai-je sans hausser le ton, mes yeux ancrés dans ceux de ma belle-mère. « Son entreprise de maçonnerie a déposé le bilan il y a six mois. Il passe ses journées devant la télévision à regarder des rediffusions de tournois de golf pendant que mon salaire de directrice financière paie l’électricité, l’essence de son pick-up et le crédit de ses clubs de golf. Et aujourd’hui, c’est mon anniversaire. »
« Oh, par pitié ! » aboya Derek en faisant deux pas menaçants vers moi. « Tu vas nous bassiner avec ton anniversaire ? Tu as trente-huit ans, pas douze ! Maman n’est pas venue ici pour entendre tes jérémiades. Tu vas aller dans cette cuisine, tu vas faire ce café, et tu vas t’excuser auprès de ma mère pour ton insolence. Tout de suite. »