« Tout était calculé », dis-je, mes doigts effleurant machinalement l’anneau d’or et de platine qui enserrait encore mon annulaire gauche. « Depuis le jour où il a renversé son café sur mes cours de droit à l’université. Depuis ses déclarations passionnées sous la pluie, ses déclarations d’amour éternel, son faux désespoir lorsqu’il disait vouloir prouver sa valeur à mon père… Tout n’était qu’un vulgaire contrat de prédation. »

« Pire encore », ajouta Antoine Delacroix en ouvrant le dossier bancaire. « La raison pour laquelle il a orchestré cette humiliation publique ce soir n’était pas seulement son engouement vaniteux pour mademoiselle de la Roche. La dixième année de votre mariage s’achevait précisément à minuit ce soir. Mateo pensait que le document de renonciation que vous deviez signer hier matin — celui qu’il vous a présenté sous couvert d’une banale réorganisation fiscale pour l’anniversaire du groupe — scellait la cession définitive de vos prérogatives. »

Un sourire glacial se dessina sur mes lèvres.

« Mais il a oublié que ce n’est pas moi qui ai relu ce contrat, Maître. »

« En effet », sourit l’avocat pour la première fois de la soirée, les yeux pétillants d’une féroce fierté professionnelle. « Lorsqu’il a apporté ces documents il y a trois jours, nous avons activé la clause résolutoire secrète insérée par votre grand-père dès 1998 : Toute tentative d’aliénation des actifs d’Orsay par un conjoint non-consanguin entraîne la nullité immédiate de la communauté de biens, la révocation unilatérale de tous ses mandats sociaux, et l’exigibilité intégrale des cautions personnelles apportées par le groupe Rivera Global. »

Je me levai, marchant vers la grande fenêtre qui donnait sur les toits de zinc et la coupole de l’Institut de France.

« En clair, Antoine ? »

« En clair, Mariana : Mateo n’a pas seulement perdu sa place de président ce soir. En signant ce protocole frauduleux sans vérifier les statuts originels de la fiducie, il s’est rendu personnellement responsable de la totalité des dettes contractées par Rivera Global au cours des cinq dernières années pour financer son train de vie somptuaire, les appartements de son frère, la villa de sa mère sur la Côte d’Azur et les projets immobiliers douteux qu’il promettait à la famille de Valentina. Soixante-huit millions d’euros, immédiatement exigibles. S’il ne règle pas cette somme d’ici quarante-huit heures, la brigade financière et les huissiers frapperont à sa porte. »

Je contemplai mon reflet dans la vitre sombre. La jeune femme douce, discrète, dévouée au bien-être de son époux, avait cessé d’exister à la seconde où le micro s’était allumé sur l’estrade du Majestic. À sa place se tenait l’unique héritière d’une lignée de bâtisseurs qui avaient traversé les guerres et les crises sans jamais plier l’échine.

« Convoquez les commissaires aux comptes pour demain matin, huit heures », ordonnai-je avec une fermeté implacable. « Et faites bloquer tous ses accès physiques et numériques aux sièges de Paris, Londres et Genève. Qu’il n’emporte même pas un stylo. »

Le lendemain matin, le scandale faisait la une de tous les quotidiens économiques et des tabloïds. La vidéo de mon intervention au gala avait fuité sur les réseaux sociaux dès l’aube. On y voyait Mateo, livide, figé devant quatre cents représentants de la haute finance, tandis que le bandeau rouge annonçant sa destitution barrait les écrans géants de la salle. Le titre d’un grand quotidien financier résumait la situation avec une cruauté jubilatoire : « Rivera Global : L’Épouse de l’Ombre Reprend le Trône, Mateo Rivera Chassé de son Propre Empire. »

Je me rendis au siège de la tour d’Orsay, sur l’avenue George-V, vêtue d’un tailleur pantalon en crêpe blanc immaculé.

Dans le hall d’entrée, la panique régnait. Les agents de sécurité, briefés dès l’aube par mes avocats, vérifiaient minutieusement les badges de chaque employé. Lorsque les portes coulissantes en verre s’ouvrirent devant moi, un silence de plomb tomba sur le hall. Les cadres supérieurs, ceux-là mêmes qui m’adressaient à peine un signe de tête condescendant lorsqu’ils venaient dîner chez nous, s’écartèrent avec une déférence craintive.

« Madame la Présidente », murmura le directeur de la sécurité en s’inclinant légèrement. « Monsieur Rivera est à l’étage de la direction générale. Il refuse de quitter son bureau. Il menace de briser les serrures. »

« Laissez-le là-haut », répondis-je calmement. « Assurez-vous simplement que les caméras du couloir fonctionnent. »

Je montai par l’ascenseur privé jusqu’au cinquantième étage. Dès que les portes chromées s’ouvrirent sur l’antichambre présidentielle, le spectacle qui s’offrit à moi confirma la déchéance annoncée.

Teresa Rivera était assise sur les canapés d’attente, les mains tremblantes, sanglotant dans un mouchoir en dentelle. Daniel, les yeux rougis par une nuit blanche et sans doute l’abus d’alcool, arpentait le couloir comme un fauve en cage. En m’apercevant, Teresa se leva d’un bond, oubliant toute la morgue dont elle avait fait preuve la veille.

« Mariana ! Par pitié, ma chérie ! » cria-t-elle en s’approchant, tentant de me saisir le bras. « C’est un malentendu abominable ! Mateo a perdu la tête hier soir, c’est cette fille, cette Valentina, qui lui a monté le bourrichon ! Tu ne peux pas nous jeter à la rue ! Tu sais très bien que Daniel a des dettes de jeu et que la maison de Saint-Tropez est au nom de la société ! »

Je m’arrêtai et la toisai d’un regard si perçant que la vieille femme recula d’un pas, la bouche entrouverte.

« Vous m’avez appelée votre belle-fille pendant dix ans, Teresa », dis-je d’une voix posée mais tranchante comme du verre. « Et pendant dix ans, vous m’avez traitée comme une secrétaire docile, incapable de donner des héritiers à votre glorieux fils. Hier soir encore, vous m’avez ordonné d’arrêter de faire un spectacle pendant que votre fils me traînait dans la boue. La maison de Saint-Tropez ne vous a jamais appartenu : elle a été achetée avec les dividendes de la succession de ma mère. Vous avez quarante-huit heures pour faire vos malles avant que les serrures ne soient changées. Daniel, quant à toi, si tes créanciers te cherchent, je leur suggère de s’adresser directement à ton frère. »