L’eau glaciale de l’océan m’emplissait les poumons, m’entraînant vers l’obscurité totale. J’étais enceinte de six mois, serrant mon ventre pour protéger les faibles battements de cœur de mon bébé. Au-dessus des vagues, la maîtresse de mon mari levait sa coupe de champagne.
« Demain, tu seras le veuf le plus riche du Mexique », chuchota-t-elle joyeusement.
Mon mari ne m’a pas lancé de gilet de sauvetage. Il a simplement ajusté sa montre en or et ordonné au yacht de fendre l’écume et de disparaître dans la nuit.

Pendant quatre ans, le monde a cru que je m’étais noyée dans un tragique accident en pleine tempête au large de Cozumel. Mauricio avait joué à la perfection le rôle du veuf inconsolable, versant des larmes millimétrées devant les caméras avant de poser la main sur le joyau de mon père : le consortium hôtelier Alcázar. Il avait passé des années à orchestrer ma perte, distillant des rumeurs sur ma fragilité psychologique, coupant un à un les ponts entre mon père mourant et moi, falsifiant des bilans médicaux. Puis, une fois mon père enterré et son testament verrouillé, il m’avait conviée à cette croisière de réconciliation pour m’expédier au fond des abysses.

Aujourd’hui, il était assis en bout de table dans la salle du conseil au trente-deuxième étage de la tour Alcázar, s’apprêtant à apposer son paraphe sur les actes définitifs de déclaration de décès judiciaire. Sans corps retrouvé après quarante-huit mois, la loi mexicaine lui transférait l’usufruit et la pleine propriété des actions bloquées. Sa maîtresse, Daniela Rivera, jadis ma secrétaire particulière, souriait avec une insolence feutrée à ses côtés, chuchotant que plus rien sur terre ne pouvait entraver leur triomphe.

BANG !

Les doubles portes en acajou massif claquèrent contre les cloisons avec une violence sourde qui fit tressaillir les douze membres du conseil d’administration. Le claquement sec de mes escarpins sur le marbre blanc brisa la stupeur. Je portais un tailleur ivoire sans le moindre pli, les épaules carrées, le regard froid comme la fosse marine d’où j’avais rampé. À ma gauche, petite main glissée dans la mienne, se tenait Esperanza : quatre ans, la mâchoire fière et ces iris presque noirs, taillés dans l’ambre et la lave, la signature génétique indiscutable de la lignée Alcázar.

Le stylo Montblanc glissa des doigts moites de Mauricio. L’objet roula sur les feuillets de notaire avant de heurter le sol avec un tintement mat. Sa respiration se bloqua dans sa gorge. Sa peau prit la teinte cendreuse d’un linceul.

— Sofia… ? balbutia-t-il, la voix étranglée par un spasme d’effroi pur.

— Tu devrais fermer la bouche, Mauricio, dis-je d’une voix posée, limpide, qui porta sans effort jusqu’au fond de la pièce. L’air conditionné assèche les cordes vocales, et tu vas avoir besoin de toute ta voix pour répondre à ce qui t’attend.

Daniela bondit de son fauteuil en cuir fauve, renversant à demi son carnet de notes. Ses ongles vernis de carmin s’enfoncèrent dans le bord de la table.

— Qu’est-ce que… C’est impossible ! C’est une supercherie ! Sécurité ! cria-t-elle vers l’interphone mural. Qu’on fasse évacuer ces intrus immédiatement !

— Les agents de sécurité de cet étage viennent d’être relevés de leurs fonctions par le véritable commanditaire de leur contrat de travail, répliquai-je en avançant vers le centre de la pièce.

Derrière moi, le pas lourd et mesuré de trois hommes en complet sombre acheva de pétrifier l’assistance. À leur tête marchait Maître Horacio Valenzuela, le doyen du barreau de Mexico, l’avocat personnel de mon défunt père, que Mauricio avait cru évincer en le reléguant à une retraite anticipée. Valenzuela portait sous le bras une serviette de cuir patiné bourrée de dossiers scellés par rubans rouges.

Mauricio tenta de se lever, mais ses genoux fléchirent un instant contre l’arête de la table avant qu’il ne parvienne à s’agripper à son dossier de cuir. Ses yeux exorbités faisaient des allers-retours déments entre mon visage et celui d’Esperanza. L’enfant ne cilla point. Elle le toisait avec une gravité troublante, étrangère à son jeune âge, comme si elle sentait instinctivement la pourriture morale de l’homme qui avait ordonné sa mort in utero.

— Tu es morte, souffla-t-il, les lèvres bleuies par l’afflux de sanglot rentré. J’ai vu l’eau… La police a retrouvé ta veste flottant sur les récifs… Tu ne pouvais pas nager six milles nautiques dans une eau à quinze degrés !

— L’eau n’était pas à quinze degrés, Mauricio. Elle était à douze degrés au niveau des courants descendants de Cozumel, précisai-je sans un tremblement dans la voix. Et tu as raison : une femme seule, le ventre déformé par six mois de gestation, ne pouvait pas nager six milles. Mais je ne me suis pas débattue. J’ai cessé de lutter contre le courant qui m’entraînait vers le large et je me suis laissée dériver vers les hauts-fonds de Punta Sur.

Un silence sépulcral régnait sur la salle. Même les actionnaires les plus cyniques, ceux que Mauricio avait achetés à coups de participations minoritaires, restaient cloués sur leurs sièges, incapables d’interrompre le récit du fantôme.

— La mer ne m’a pas voulue, continuai-je, m’arrêtant à deux pas de lui. Mais un chalutier guatémaltèque sans licence, qui croisait hors des routes maritimes pour fuir les gardes-côtes, m’a remontée dans ses filets à quatre heures du matin. Un vieil homme nommé Tacho a coupé les mailles qui enserraient mes chevilles. Il a massé mon torse gelé pendant deux heures sur des planches puant le gazole et la saumure. Quand j’ai vomi l’eau salée, ma fille donnait son premier coup de pied violent contre mes côtes. C’est ce jour-là, Mauricio, que j’ai compris que nous ne mourrions pas. Ni elle, ni moi. Mais pour vous anéantir, il fallait que je disparaisse entièrement de vos radars.

Daniela tremblait des mains, cherchant désespérément à capter le regard des administrateurs.

— Messieurs les membres du conseil ! C’est un coup monté ! Cette femme prétend être Sofia Alcázar, mais Sofia est décédée en mer ! Tout ceci n’est qu’une tentative d’extorsion orchestrée pour saboter la fusion avec le groupe ibérique ! Mauricio, fais quelque chose ! Appelle la police fédérale !