Des témoignages.
Des documents concordants.
Et la possibilité de faire entendre ma voix.
Lorsque nous sommes revenus, Thibaut nous attendait dans la cour.
Il semblait furieux.
« Tu es partie sans mon autorisation ! »
J’ai descendu lentement les marches de la voiture.
« Je suis allée vérifier les dernières volontés de ton père. »
Il a tendu la main.
« Donne-moi les documents. »
Je n’ai pas bougé.
Martin s’est placé à mes côtés.
« Les originaux sont conservés en sécurité, monseigneur. »
Thibaut a serré les poings.
« Vous me désobéissez tous ! »
Je l’ai regardé.
« Ce n’est pas de la désobéissance que de refuser un mensonge. »
Ma belle-mère est apparue sur les marches.
Héloïse se tenait derrière elle.
Dame Agnès m’a pointée du doigt.
« Tu détruis l’avenir de notre famille ! »
Je lui ai répondu :
« Non. Je refuse que vous utilisiez l’avenir de mon enfant pour réparer les erreurs de votre fils. »
Ses yeux se sont agrandis.
Elle ne s’attendait manifestement pas à ce que je connaisse leurs difficultés financières.
À cet instant, Héloïse s’est avancée.
« On m’avait promis que les terres des Aulnes seraient disponibles pour garantir les accords entre nos familles. »
Thibaut s’est retourné.
« Héloïse, tais-toi ! »
Mais elle a continué.
« Vous m’aviez assuré que votre père n’avait laissé aucune disposition particulière ! »
Je l’ai observée.
La jeune femme semblait soudain comprendre qu’elle avait elle-même été trompée.
Elle savait que Thibaut était marié.
Elle savait que j’attendais un enfant.
Mais elle n’avait apparemment pas compris que les promesses faites à sa famille reposaient sur des biens destinés à cet enfant.
« Vous vouliez prendre ma place », lui ai-je dit. « Et maintenant, vous découvrez que les terres qu’on vous promettait ne vous étaient pas librement disponibles. »
Elle a baissé les yeux.
Je n’ai pas cherché à la consoler.
Elle avait participé à mon humiliation.
Mais sa déception avait un effet inattendu.
Elle refusait désormais de soutenir aveuglément la version de ma belle-mère.
Quelques jours plus tard, sa famille retira sa proposition de financement.
Thibaut et dame Agnès devaient enfin affronter leurs dettes sans prétendre pouvoir disposer de l’héritage de mon enfant.
Les semaines suivantes furent consacrées à l’examen des documents et aux discussions avec les représentants concernés par les terres.
Martin présenta les comptes du domaine.
Les témoins de Geoffroy confirmèrent sa volonté.
Les tentatives de modifier ou de faire retirer les documents furent également rapportées.
Les dispositions testamentaires concernant les terres des Aulnes furent finalement reconnues dans le cadre des accords et usages applicables.
L’enfant à naître restait le bénéficiaire prévu, sous réserve des conditions liées à sa naissance.
Je ne prétendais pas posséder tout le château.
Je demandais simplement que personne ne puisse détourner ce que Geoffroy avait voulu réserver à son petit-enfant.
Et cette fois, ma demande fut entendue.
Quant à Thibaut, il dut chercher d’autres moyens de faire face à ses engagements financiers.
Sa mère perdit une grande partie de l’influence qu’elle exerçait sur les décisions concernant ces biens.
Martin conserva ses responsabilités auprès des terres concernées et continua de me conseiller.
Mais rien de tout cela ne réparait mon mariage.
Un soir, Thibaut demanda à me parler.
J’acceptai en présence de Martin, dans une salle où je me sentais en sécurité.
Mon époux semblait épuisé.
« Aliénor, je regrette ce qui s’est passé. »
Je l’ai regardé sans répondre.
« J’ai laissé ma mère me convaincre que notre famille allait tout perdre. »
« Et tu as cru qu’en me frappant, tu pourrais sauver ton honneur ? »
Il a baissé les yeux.
« Je n’aurais jamais dû lever la main sur toi. »
C’était la première fois qu’il reconnaissait clairement sa violence.
Mais ces paroles arrivaient après des mois de mensonges.
« Thibaut, je ne peux pas effacer ce que tu m’as fait. »
Il s’est approché.
« Nous pouvons recommencer. »
J’ai secoué la tête.
« Pas comme avant. Tu devras assumer tes actes, que je décide ou non de te faire de nouveau confiance. »
Puis je lui ai annoncé que je terminerais ma grossesse dans une demeure appartenant à ma famille.
Je voulais vivre loin de sa mère et de ses exigences.
Il a protesté.
Mais je n’ai pas changé d’avis.
Quelques jours plus tard, accompagnée de Blanche, j’ai quitté le château de Lormont.
Je ne fuyais plus en pensant avoir tout perdu.
Je partais avec la certitude d’avoir défendu les intérêts de mon enfant.
Deux mois plus tard, une petite fille est venue au monde.
Je l’ai appelée Mathilde.
Lorsque la sage-femme l’a déposée dans mes bras, j’ai été submergée d’émotion.
Elle avait de minuscules mains et de grands yeux sombres.
Je l’ai serrée doucement contre moi.
Pendant toute ma grossesse, ma belle-mère avait répété qu’une autre femme pourrait donner un meilleur héritier à notre famille.
Mais en regardant ma fille, je ne pensais ni aux titres ni aux richesses.
Je pensais à la vie qui commençait.
Mathilde n’était pas une récompense destinée à satisfaire l’ambition des Lormont.
Elle était mon enfant.
Et elle méritait d’être aimée pour elle-même.
Après sa naissance, les dispositions qui avaient été reconnues furent mises en œuvre pour protéger les revenus qui lui étaient destinés.
Martin veilla à la bonne tenue des comptes, tandis que je participais aux décisions prévues concernant leur administration.
Les familles vivant sur les terres des Aulnes continuèrent de cultiver leurs champs.
Les moulins poursuivirent leur activité.
Je m’efforçai de respecter ce que Geoffroy m’avait enseigné : protéger un domaine signifiait aussi veiller sur les personnes qui y travaillaient.
Thibaut demanda à rencontrer sa fille.
Je ne souhaitais pas effacer sa place de père, mais je refusais que cela serve à me ramener sous l’autorité de dame Agnès.
Les contacts devaient désormais être organisés dans des conditions sûres et respectueuses.
Je n’avais pas encore décidé de l’avenir de notre mariage.