Ma belle-mère a essayé de l’interrompre.

« Ces dispositions n’ont aucune importance ! »

Martin a continué.

« Les terres des Aulnes, leurs moulins et plusieurs revenus associés doivent revenir au premier enfant né vivant du mariage de Thibaut et d’Aliénor. »

J’ai retenu mon souffle.

« Mon enfant ? »

« Oui, madame. Et le vieux seigneur a prévu que vous participiez à leur administration jusqu’à ce que cet enfant soit en âge d’en assumer la responsabilité. »

Thibaut s’est brusquement avancé.

« Ces terres appartiennent à notre famille ! »

Martin a répondu calmement :

« Précisément, monseigneur. Votre père a voulu qu’elles restent à l’enfant issu de votre mariage. »

Je comprenais enfin.

Mon beau-père avait tenu sa promesse.

Avant de mourir, il avait voulu protéger son petit-enfant.

Le testament précisait que ces dispositions devraient être confirmées conformément aux usages et engagements applicables aux terres concernées.

Mais sa volonté était claire.

L’enfant que je portais était le bénéficiaire désigné.

Et personne ne pouvait simplement substituer le nom d’une autre personne au sien.

Ma belle-mère a frappé la table.

« Un enfant qui n’est même pas encore né ne peut pas décider de notre avenir ! »

Martin l’a regardée.

« Il ne s’agit pas de lui faire prendre des décisions aujourd’hui. Il s’agit de respecter les engagements du défunt seigneur. »

Héloïse a soudain demandé :

« Et si cet enfant est une fille ? »

Un silence a suivi.

Martin a tourné le parchemin vers elle.

« Le testament ne fait aucune distinction entre un fils et une fille. »

Le visage de ma belle-mère s’est crispé.

Pour la première fois, j’ai compris la véritable raison de leur colère.

Ils espéraient pouvoir traiter mon enfant comme un héritier sans importance si je donnais naissance à une fille.

Mais Geoffroy avait anticipé cette possibilité.

Et il avait clairement exprimé une volonté différente.

Je me suis tournée vers Thibaut.

« Tu savais ? »

Il n’a pas répondu.

« Tu savais que ton père avait prévu cela ? »

Il a baissé les yeux.

« Oui. »

J’ai senti une douleur profonde me traverser.

« Alors pourquoi m’avoir laissé croire que notre enfant ne comptait pas ? »

Ma belle-mère a répondu à sa place.

« Parce que ces terres devraient rester sous l’autorité de mon fils ! »

Martin a refermé le parchemin.

« Dame Agnès, ce n’est pas à vous de réécrire les volontés de votre défunt époux. »

Elle s’est approchée de lui.

« Je peux faire disparaître ce document. »

Le vieil intendant n’a pas reculé.

« Vous pouvez essayer. Mais il existe une autre copie authentifiée. »

Elle s’est immobilisée.

« Où ? »

Martin a marqué une pause.

« À l’abbaye de Saint-Martin, auprès des témoins qui ont assisté à la rédaction de l’acte. »

Le visage de Thibaut est devenu pâle.

C’est alors que Martin m’a révélé quelque chose de plus inquiétant.

Deux jours auparavant, un homme envoyé par ma belle-mère avait tenté d’obtenir l’accès aux archives de l’abbaye.

Il avait prétendu venir au nom du nouveau seigneur.

Mais le religieux responsable des documents avait refusé de lui remettre quoi que ce soit sans justification.

« Madame », a murmuré Martin, « ils ne cherchent pas seulement à vous écarter. Ils veulent faire disparaître les preuves de ce que votre enfant doit recevoir. »

J’ai regardé mon mari.

« Jusqu’où comptiez-vous aller ? »

Il est resté silencieux.

Mais cette fois, je n’avais plus l’intention d’accepter son silence.

J’ai demandé que la sage-femme du château soit appelée pour vérifier mon état après l’agression.

Puis j’ai fait prévenir Blanche, ma chambrière de confiance.

Je ne voulais plus me retrouver seule face à Thibaut et à sa mère.

Martin m’a conseillé de ne pas laisser le testament entre leurs mains.

Nous avons convenu de faire examiner les documents par les personnes compétentes, sans prétendre que la découverte d’un seul parchemin suffisait à régler toutes les questions successorales.

Le lendemain matin, accompagnée de Blanche et de deux serviteurs de confiance, j’ai quitté le château pour rejoindre l’abbaye.

Martin voyageait avec nous.

Sur le chemin, il m’a raconté les derniers jours de Geoffroy.

Le vieux seigneur savait que les finances familiales étaient devenues fragiles.

Thibaut avait accumulé des dettes en voulant agrandir ses domaines et maintenir un train de vie coûteux.

Dame Agnès cherchait depuis plusieurs mois une famille capable de leur apporter de nouvelles ressources.

Les Aubrecourt avaient proposé leur soutien.

Mais ils souhaitaient en échange obtenir des garanties sur certains revenus fonciers.

Parmi les terres convoitées figuraient celles des Aulnes.

Or le testament les destinait à mon enfant.

Je comprenais désormais pourquoi ma belle-mère voulait tant contrôler la succession.

Elle espérait utiliser ces biens pour conclure une alliance financière avec la famille d’Héloïse.

« Mais pourquoi ne m’en ont-ils jamais parlé ? » ai-je demandé.

Martin a soupiré.

« Parce que vous auriez pu refuser qu’on engage les biens destinés à votre enfant. »

Cette réponse m’a fait frissonner.

Je n’étais pas simplement une épouse devenue gênante.

J’étais une mère susceptible de défendre des intérêts qu’ils voulaient utiliser pour sauver leurs propres ambitions.

À l’abbaye, nous avons été reçus par le prieur et un clerc chargé de conserver plusieurs actes.

Martin a présenté le testament.

Le clerc a retrouvé l’exemplaire conservé dans les archives.

Les dispositions principales correspondaient.

Le document portait les marques et les témoignages nécessaires à son examen.

Mais le religieux a également confirmé qu’un messager avait demandé à récupérer l’acte quelques jours plus tôt.

Cette visite avait éveillé sa méfiance.

Il avait donc refusé de le remettre.

J’ai senti un immense soulagement.

La volonté de Geoffroy n’avait pas été effacée.

Cependant, le prieur m’a rappelé que des contestations pouvaient survenir et que les engagements devaient être examinés selon les règles applicables.

Il nous conseilla de solliciter les personnes chargées de reconnaître les droits sur ces terres.

Je n’avais pas gagné définitivement.

Mais je possédais désormais quelque chose que mon mari ne pouvait plus contrôler par la violence.