« Mon Dieu… Qui t’a fait ça ? »
« Pas le temps, Sarah. Sauve mon bébé. Prépare trois culots de O négatif, deux d’un plasma frais congelé et alerte l’équipe de réanimation néonatale. Il n’a que trente-quatre semaines. »
« Tout sera prêt, Clara. Roule prudemment, ne meurs pas en chemin. On t’attend sur le quai de déchargement. »
L’appel s’est coupé. Le tableau clinique était effrayant, mais poser les mots techniques m’avait permis de dissocier temporairement la mère terrorisée de l’infirmière pragmatique. Je savais exactement ce qui se jouait dans mon ventre : mon bébé manquait d’oxygène à chaque seconde qui s’écoulait. Si le placenta s’arrachait complètement de la paroi utérine avant que les chirurgiens n’interviennent, son cœur cesserait de battre.
Les phares de ma voiture balayaient les virages sombres de la route forestière. Soudain, dans mon rétroviseur intérieur, deux lumières aveuglantes sont apparues.
Une voiture me collait au pare-chocs. Un puissant 4×4 noir aux vitres teintées. Le pick-up de Corey.
Mon cœur a manqué un battement. Comment avait-il pu reprendre ses esprits et me rattraper si vite ? Lorraine devait être avec lui, attisant sa haine, lui soufflant de ne pas me laisser atteindre l’hôpital. S’ils arrivaient avant moi, ou s’ils parvenaient à m’envoyer dans le fossé, ils pourraient maquiller l’agression en accident de la circulation. Ils prétendraient que j’avais perdu le contrôle, que la folie m’avait poussée à fuir.
Le gros véhicule a accéléré, venant percuter l’arrière de ma berline avec une violence calculée. Ma tête a heurté l’appuie-tête, et ma voiture a chassé sur le bitume mouillé avant que je ne parvienne à redresser les roues d’un coup sec.
Une nouvelle embardée. Le 4×4 s’est porté à ma hauteur sur la voie de gauche. À travers les vitres détrempées par la pluie qui commençait à tomber, j’ai entrevu le visage ensanglanté de Corey. Un bandeau improvisé lui barrait le front, son œil gauche était tuméfié et fermé, et sa bouche était déformée par une rage animale. Sur le siège passager, Lorraine gesticulait, pointant mon véhicule du doigt, le visage illuminé par la lueur blafarde du tableau de bord.
Il a braqué vers la droite. La tôle de son pick-up a raclé le flanc de ma berline dans une gerbe d’étincelles assourdissante. La pression latérale me poussait inexorablement vers le bas-côté, où de vieux platanes massifs bordaient la chaussée.
« Tu ne t’en sortiras pas ! » semblaient crier leurs silhouettes démentes.
Une contraction fulgurante m’a traversée, m’arrachant un hurlement de détresse. Mes yeux se voilaient de noir. Je perdais du sang, ma tension chutait. Si je restais passive, nous allions périr tous les deux écrasés contre un tronc d’arbre.
Je connaissais cette route par cœur pour l’avoir empruntée des centaines de fois à la fin de mes gardes de nuit. Je savais qu’à deux cents mètres, la départementale formait une courbe serrée bordée d’un talus d’évacuation en béton, juste avant le pont de l’autoroute.
Au lieu de tenter de résister à la force de son véhicule, j’ai relâché la pression sur l’accélérateur et j’ai freiné brusquement.
Pris au dépourvu par ma décélération soudaine, Corey, aveuglé par sa rage et son œil valide embué de sang, a été emporté par l’élan de son propre 4×4. Il a braqué trop fort pour tenter de me couper la trajectoire, mais les pneus de son lourd engin ont perdu leur adhérence sur l’asphalte glissant. Le pick-up a amorcé une glissade incontrôlable, est monté sur le talus en béton, a basculé sur le flanc dans un fracas métallique épouvantable et s’est écrasé contre les barrières de sécurité, finissant sa course retourné sur le toit dans un nuage de vapeur et de fumée.
Je n’ai pas ralenti. Je n’ai pas regardé s’ils bougeaient encore. La soignante en moi, celle qui avait fait le serment de porter secours à toute vie humaine sans distinction, est restée silencieuse. Ce soir-là, je n’étais qu’une mère. Une bête traquée dont le seul impératif biologique était de garder son petit en vie.
J’ai passé le pont. Les lumières de la ville ont émergé de la brume, puis, au loin, la grande croix bleue illuminée de l’hôpital Saint-Jude.
Lorsque ma voiture a franchi les barrières automatiques des urgences et s’est immobilisée de travers sur l’esplanade réservée aux ambulances, j’étais à bout de forces. J’ai ouvert la portière et me suis effondrée sur le béton humide.
Aussitôt, des pas précipités ont résonné. Deux brancardiers ont surgi, suivis de Sarah et du docteur Vance, le chirurgien-obstétricien de garde.
« Clara ! Elle est là ! » a crié Sarah en se jetant à genoux à mes côtés.
Le docteur Vance a posé ses mains expertes sur mon ventre, son visage se durcissant instantanément. « L’utérus est contracté de façon tétanique. Elle saigne massivement. Pas de temps pour une échographie complète. Brancard, tout de suite ! Transport immédiat au bloc ! Appelez la pédiatrie ! »
On m’a hissée sur un brancard rigide. Tout s’est accéléré dans un tourbillon d’images saccadées : les portes battantes franchies à toute vitesse, les néons du plafond qui défilaient, l’odeur piquante de l’antiseptique et le bruit métallique des instruments qu’on préparait.
« Sarah… », ai-je murmuré, agrippant la manche de la blouse de mon amie tandis que nous roulions. « Corey… et sa mère… ils ont essayé de le tuer. Ils ont eu un accident sur la route du moulin… Préviens la police. Ne les laisse pas approcher de mon bébé… Ne les laisse pas entrer… »
Sarah a blêmi en comprenant la portée de mes paroles, mais son regard s’est rempli d’une détermination féroce. « Je m’occupe de tout, Clara. La police sera là dans cinq minutes. Pense à ton fils. Respire avec moi. On s’occupe de vous. »
Dans la salle d’opération, le froid glacial m’a saisie. On m’a transférée sur la table chirurgicale. Une sonde à ultrasons a été plaquée sur ma peau nue. Pendant trois secondes interminables, un silence d’outre-tombe a régné dans la pièce, brisé seulement par le bip continu de mon moniteur cardiaque qui s’affolait à plus de cent quarante battements par minute.